Pour Cristina Diez, représentante du mouvement ATD Quart Monde aux Nations unies, les droits humains sont une dimension centrale de l’Agenda 2030 et doivent être au cœur de la mise en œuvre des ODD.

Elyx, by YAK, virtual ambassador of the U.N.
Elyx, by YAK, virtual ambassador of the U.N.

Avec les Objectifs de développement durable (ODD), le monde s’est fixé dix-sept objectifs ambitieux pour les quinze prochaines années. Le point sur l’inclusion sociale et la lutte contre la pauvreté dans la mise en oeuvre des ODD avec Cristina Diez, représentante du mouvement ATD Quart Monde à l’ONU à New York.

 

Les ODD ont été élaborés de façon très inclusive et couvrent donc de très nombreux aspects. Discernez-vous néanmoins une vision d’ensemble, au-delà des ODD pris individuellement, et répond-elle à vos attentes ?

Il est essentiel que l’objectif global de l’Agenda 2030 soit de mettre fin à la pauvreté sous toutes ses formes et dans toutes ses dimensions. Pour la première fois de son histoire, l’ONU s’est engagée à œuvrer à ne laisser personne de côté, à atteindre en priorité les plus pauvres, et à ne parler de succès que lorsque tous les segments de la société auront bénéficié du progrès. Cette vision — ainsi que l’universalité des ODD et l’engagement à intégrer la viabilité de l’environnement, l’inclusion sociale et le développement économique — établit des bases solides pour un agenda qui aborde les principaux défis auxquels le monde est confronté aujourd’hui, notamment la pauvreté, les inégalités, le dérèglement climatique, la paix, la croissance durable, la consommation, la production, l’inclusion et la participation. L’agenda est ambitieux et répond à bon nombre de mes attentes.

 

Dans le détail, est-ce qu’aucune dimension importante n’a été laissée de côté ? Les causes profondes de la pauvreté sont-elles correctement prises en compte ?

Bien qu’aucune dimension importante ne manque à l’appel, l’agenda n’apporte toutefois pas, à mon avis, le changement de paradigme que les gens vivant dans la pauvreté réclament depuis longtemps : une approche du développement durable axée sur les droits humains. Les droits humains et la dignité occupent une place centrale dans l’Agenda 2030. Mais leur potentiel de transformation n’a pas été complètement exploité dans les ODD : ils omettent l’enseignement, le travail, la nutrition, la santé et la protection sociale comme des droits.

En outre, dans cet agenda, les personnes appauvries et marginalisées sont seulement perçues comme des bénéficiaires de l’aide et des programmes, et non comme des titulaires de droits ou des agents de changement. Elles sont considérées par rapport à leurs besoins et non par rapport aux contributions qu’elles peuvent apporter au développement de leur communauté et au progrès de la société.

Si les partenariats avec le secteur privé et les organisations philanthropiques sont présentés comme des éléments clés dans la mise en œuvre de l’Agenda 2030, les pauvres et les groupes vulnérables ne sont pas pris en compte comme des partenaires pertinents. Pourtant ils sont les premiers concernés par la lutte pour la survie et souvent les premiers à se mobiliser pour répondre aux urgences, conflits et crises humanitaires en créant des réseaux de solidarité dans leurs communautés.

Dans ces ODD, les gens vivant en situation de pauvreté et d’exclusion sociale sont non seulement négligés en tant que partenaires du développement, mais leur expérience et leurs connaissances sont également ignorées. La communauté internationale ne reconnaît pas l’utilité de leurs connaissances pour élaborer des programmes politiques et de développement.

L’Agenda 2030 aurait pu faire de ces personnes de nouveaux partenaires dans la promotion du développement, instaurer une coopération et lancer de nouvelles formes de partage des connaissances entre personnes vivant dans la pauvreté et celles de la société en général, y compris les universitaires, les professionnels et les responsables politiques.

 

 

Pour aider à combler cette lacune, ATD Quart Monde conduit un projet pilote en partenariat avec l’université d’Oxford en vue de développer des indicateurs de la pluridimensionnalité de la pauvreté. Le projet s’appuie sur la recherche participative. Celle-ci combine les perspectives des parties prenantes clés et considère en priorité les avis des personnes ayant une expérience directe de la privation sociale et matérielle. Le partenariat résulte d’une compréhension commune des inadéquations des modes de pensée et de mesure de la pauvreté existants, et de la conviction qu’elles pourraient être traitées en conduisant des recherches scientifiques rigoureuses aux côtés des personnes ayant une expérience directe de la pauvreté, qui deviendraient ainsi co-créateurs de nouvelles connaissances.

 

Il y a des synergies, mais aussi des antagonismes. Sortir plus d’un milliard de personnes de l’extrême pauvreté et répondre à l’enjeu climatique : deux objectifs conciliables ?

Il n’y a pas de contradictions dans les ODD. Dans l’Agenda 2030, les objectifs sont intégrés et indissociables. Ils concilient les trois dimensions du développement durable : économique, sociale et environnementale. Cette indissociabilité n’est pas nouvelle. Elle était déjà inscrite dans la Déclaration de Vienne sur les droits de l’Homme de 1993 et affecte très concrètement la vie des gens en situation d’extrême pauvreté. Par exemple, les enfants ne peuvent pas aller à l’école s’ils n’ont pas de certificat de naissance, si les parents ne peuvent pas leur donner de nourriture ou payer des fournitures scolaires ou si leur logement n’est pas sûr à cause de facteurs environnementaux tels que des glissements de terrains dus à la dégradation des sols.

En outre, les personnes vivant dans la pauvreté sont particulièrement vulnérables au changement climatique, et faute de mesures pour y remédier, la réduction de la pauvreté aura tendance à s’essouffler. Si l’éradication de l’extrême pauvreté passe forcément par la prise en compte des enjeux liés au changement climatique, il est cependant possible que certaines de ces mesures aient dans un premier temps un impact négatif sur la vie des personnes vivant dans la pauvreté. Pour cette raison, les stratégies d’adaptation et d’atténuation devraient être basées sur les principes directeurs des Nations unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’Homme. Si les gouvernements ne parviennent pas à combattre le changement climatique avec la participation des personnes vivant dans la pauvreté, il est très probable que les mesures qui seront prises pour y remédier s’opèrent contre ces communautés vulnérables.

 

 

Les ODD sont un agenda qui s’applique dans nos frontières comme dans les pays du Sud. Est-ce une complémentarité ou plutôt une concurrence ?

Si l’on regarde l’Agenda 2030 sous le prisme de la division traditionnelle entre les pays développés et en développement, et que l’on y ajoute la rareté des ressources, on voit assurément une concurrence. Mais si l’on considère les ODD sous l’angle des droits humains, alors, plus que la complémentarité ou la concurrence, on perçoit la responsabilité qui incombe à chacun des États de collaborer à l’éradication de la pauvreté sous toutes ses formes et de réaliser le développement durable.

Afin de surmonter la dichotomie entre complémentarité et concurrence, nous devons comprendre la portée et l’importance sans précédent de l’Agenda 2030, qui redéfinit le développement. Dans ce nouveau paradigme, pour rester cohérents avec la définition du développement durable qui tient compte des trois dimensions (économique, sociale et environnementale), nous ne devrions pas être en mesure de qualifier un pays de « développé » alors que 8% de sa population vit dans la pauvreté et que son mode de consommation et de production épuise les ressources de la planète, comme cela est le cas en France, par exemple. Au lieu d’évaluer le niveau de développement d’un pays uniquement à l’aune de son PIB, il faudrait également prendre en considération sa viabilité environnementale et la possibilité pour tous ses citoyens d’exercer leurs droits fondamentaux.

 

Même à coup de milliers de milliards, les ODD sont-ils « achetables » ? S’i s’agit principalement d’argent, où le trouver, notamment dans les pays les moins avancés ?

Il ne s’agit assurément pas d’une question d’argent. Certains éléments de l’Agenda 2030 suggèrent un changement de paradigme qui exigera une évolution des mentalités que l’on ne peut acheter.

De toute évidence, la mise en œuvre des ODD exigera un investissement financier considérable. La quantification des besoins est complexe et forcément imprécise, puisque les devis dépendent d’un certain nombre de suppositions, mais les études évoquent plusieurs milliers de milliards de dollars US par an. Pourtant, il y a suffisamment d’argent. L’épargne mondiale, par exemple, est estimée à 18 milliers de milliards de dollars par an, et les actifs financiers mondiaux à 218 milliers de milliards. Le défi réside dans la promotion d’un système financier qui encourage une réaffectation d’un petit pourcentage de l’épargne en faveur des besoins globaux. Et à cet effet, l’élément déterminant est la volonté politique de mettre en place les réformes nécessaires sur la gouvernance monétaire, financière et commerciale.

Les pays les moins développés sont bien évidemment confrontés à de plus grandes difficultés pour trouver les moyens de mettre en œuvre les ODD, non seulement parce qu’il leur manque les ressources, mais aussi parce qu’ils partent de plus bas et auront besoin de faire plus d’efforts pour atteindre les objectifs et les buts. L’Agenda 2030 reconnait que les pays les moins développés — et d’autres pays confrontés à des situations spéciales — ont besoin d’un traitement préférentiel et du soutien de la communauté internationale pour réaliser progressivement les objectifs.

 

L’Agenda 2030 a, dit-on, été livré « sans son mode d’emploi ». Quelle est, selon vous, la clé pour la mise en œuvre des ODD de façon opérationnelle ?

Il est vrai que l’agenda est livré sans mode d’emploi, mais les circonstances, les priorités, les capacités et les niveaux de développement varient tellement selon les pays que chacun devra trouver sa propre voie pour réaliser les ODD. Ceci dit, le document final comprend de nombreux indices sur la façon de mettre en œuvre les objectifs et les buts, et de mesurer les progrès. ATD Quart Monde a introduit dans les négociations deux composantes qui ont été prises en compte, à savoir : ne laisser personne de côté, et atteindre en priorité les plus démunis. Ces deux principes pourraient servir à fixer le cap des programmes et des politiques. Mais pour ce faire, nous aurons besoin d’un changement des mentalités à tous les niveaux, parce que jusqu’ici, le développement et le progrès n’ont jamais été planifiés ni mis en place en essayant de donner la priorité aux groupes les plus difficiles à atteindre ; il faudra une évolution radicale de nos modes de pensée et de nos pratiques.

Les institutions qui permettent une approche inclusive et participative du processus décisionnel, de suivi et de compte rendu, sont appelées à jouer un rôle crucial. Le défi ne consiste pas seulement à mettre en œuvre les ODD ; il est tout aussi important de faire le chemin ensemble et d’apprendre à penser, planifier et agir avec ceux que nous avons traditionnellement exclus. Nous avons besoin d’écoles, d’hôpitaux, de services sociaux, de ministères, d’universités, d’églises, d’ONG, etc…. participatifs et inclusifs, et tout en les construisant, nous devrons définir, redéfinir, ajuster, inventer et réinventer les objectifs et les buts en vue de les adapter aux nouveaux enjeux.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda