Les entreprises privées participent au consensus global qui s’est dégagé autour des ODD, aussi bien dans leur définition que leur réalisation, tout en tirant les leçons des OMD. C’est ce qu’explique Pierre Victoria, intervenant au Forum sur le développement 2016 organisé par l’OCDE en tant que directeur du Développement durable de Veolia, multinationale française active dans la gestion de l’eau, des déchets et de l’énergie. Le groupe déploie des solutions pour la gestion de l’eau, des déchets et de l’énergie, dans l’optique de participer au développement durable des villes et des industries.

© SuSanA Secretariat / UDD toilet
© SuSanA Secretariat / UDD toilet

Quel bilan tirez-vous des OMD ?

Avoir des objectifs chiffrés dans la durée reste un bon aiguillon pour faire bouger les politiques publiques, mais à mon sens, les OMD n’ont pas fonctionné sur deux aspects principaux.

Ils ont en effet reposé sur des définitions très floues qui ont changé en cours de route. Sur l’objectif de l’accès à l’eau potable, la communauté internationale est partie sur une norme inspirée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), soit 20 litres par jour et par personne dans un rayon de 1 kilomètre. A l’arrivée, l’accès « amélioré » à l’eau potable a été défini a minima – c’est-à-dire une eau non polluée par les déjections animales. De même, l’OMD sur l’assainissement s’est orienté vers l’accès aux toilettes individuelles, négligeant l’acheminement et le traitement des eaux usées hors des lieux d’habitation. Deux phénomènes ont joué : la profonde ambiguité du terme « sanitation » en anglais, qui veut aussi dire « toilettes », ainsi qu’un mouvement légitime et nécessaire revendiquant le droit aux toilettes, un vrai problème de dignité humaine dans certains pays tels que l’Inde.

Second échec frappant : des rapports des Nations unies ont affirmé pendant des années que les technologies de base et bon marché permettraient non seulement d’atteindre les OMD, mais aussi d’élargir l’accès à l’eau et l’assainissement de base pour tous. Or, jamais les acteurs compétents n’ont été réunis pour en débattre, définir ces technologies de base et les inventer là où elles n’existaient pas. L’approche s’est faite du haut vers le bas, sans prendre en compte les réalités territoriales, ni chercher à fédérer et à s’inscrire dans la réalité. Le lien entre l’élaboration des OMD et leur réalisation concrète a manqué.

 

Que pensez-vous des ODD ?

Ils sont à la fois positifs et nombreux. Ils ont tiré les conclusions des OMD et proposent des réponses plus coopératives et territoriales. C’est bien d’avoir une vision idéale, pour autant que l’on soit capable de construire des étapes qui permettent d’avancer.

Comme les OMD, les ODD recoupent directement nos activités, pour certains d’entre eux, notamment pour l’accès à l’eau potable, à l’assainissement, à l’énergie pour tous. Selon la Banque mondiale, des fournisseurs de services privés ont permis à 20 % des personnes raccordées entre 2000 et 2010 à un réseau de distribution d’eau de l’être – soit 24 millions de personnes. Le bilan pour Veolia, à la fin des OMD en 2015, porte sur 6,5 millions de personnes qui, grâce à nos actions, ont eu accès à l’eau et 3 millions à un assainissement de base.  Notre positionnement est d’autant plus important par rapport aux ODD  que nous fournissons des services environnementaux et essentiels. Or les nouveaux objectifs  intégrent ces deux dimensions pour tous les pays du monde et non seulement les pays en développement.

Les ODD représentent un enjeu qui va au-delà de la question de la performance sociale et environnementale des grands groupes. Celle-ci fait l’objet de notations extra-financières, mesurées par des agences spécialisées. Le capital de Veolia est détenu à plus de 20 % par des fonds d’investissements socialement responsables. Par ailleurs les industriels, qui représentent 44 % de notre clientèle, veillent à ce que Veolia soit conforme à leurs exigences environnementales et sociales. La reconnaissance d’une performance globale du groupe, intégrant les dimensions sociales et environnementales, constitue donc un vrai enjeu.

 

Peut-on laisser la responsabilité de l’environnement et du développement durable au secteur privé ?

La RSE renvoie à la question de la régulation du secteur privé. Au fil des ans, nous sommes passés d’une vision philanthropique et caritative de la RSE à une vision plus respectueuse des normes (« compliant » en anglais), avec une régulation plus forte. En France, les deux lois issues du Grenelle de l’environnement en 2007, puis la loi de transition énergétique pour la croissance verte, adoptée en 2015, obligent les investisseurs à rendre compte des émissions de gaz à effet de serre des entreprises qui se trouvent dans leur portefeuille. La RSE n’est plus seulement une politique visant à répondre aux attentes de notre temps sur la base du volontariat. Elle s’intègre aujourd’hui dans un dispositif légal.

 

Les ODD sont-ils compatibles avec les engagements de la COP 21 ?

Oui, absolument. Il n’y a pas de téléscopage entre les deux agendas, qui sont extrêmement liés car les plus pauvres sont aussi les plus dépendants de la nature et de la biodiversité, ainsi que les principales victimes des conséquences les plus visibles du changement climatique. Un ouragan à Haïti a plus de répercussions qu’à la Nouvelle-Orléans ou à New York. Si l’on veut lutter contre la pauvreté, il faut aussi lutter contre le dérèglement climatique et pour la biodiversité.

En fait, la pression sur les ressources naturelles est d’abord liée à l’augmentation de la population et la concentration urbaine, aussi bien en Afrique qu’en Asie ou en Amérique latine. Le gros enjeu d’avenir porte sur la maîtrise du développement urbain, ce qui implique pour la gestion des services le passage de l’économie informelle à l’économie formelle. D’ou l’importance d’un ODD sur la ville durable.  Quand nous travaillons à New Delhi au raccordement à l’eau de 1 million de personnes dans les cinq ans qui viennent, nous oeuvrons dans un cadre de transition urbaine, pour passer de raccordements sauvages au réseau à des branchements « formels ».

 

Que recommandez-vous aux bailleurs de fonds ?

Les effets de levier ne sont pas assez intégrés. Une bonne expérience dans une ville va inciter l’Etat à s’en inspirer et à prendre des mesures, pour que le cadre d’action devienne plus général. L’addition des compétences et des financements donne d’importants cercles vertueux. Nous pourrions tous raisonner un peu plus en termes d’effets de leviers, de co-construction et d’échange sur les bonnes pratiques. Nous avons besoin de cadres de concertation, de dialogue et d’échange d’expériences, que les bailleurs pourraient se charger de mettre en place.

 

Quel bon exemple aimeriez-vous partager ?

La ville sud-africaine de Durban fait face à une forte pression démographique et à un stress hydrique croissant. Nous avons montré à la municipalité qu’il était dommage que les eaux usées soient reversées dans la mer, alors qu’elles pouvaient être recyclées auprès des industries, grosses consommatrices d’eau, afin d’économiser la ressource et la maintenir pour les besoins d’irrigation et d’approvisionnement des ménages. Durban est un bon exemple de gestion de la ressource vue dans un cadre global, avec la prise en compte de la dimension environnementale. La clé du succès tient à la volonté politique, à un certain regard, au sein d’un territoire, sur les producteurs possibles de ressources et les consommateurs, sans oublier une certaine ouverture à l’innovation – non seulement technique, mais aussi sociale.

 

Quelles sont les choses à ne plus faire ?

 Décider qu’un quartier informel doit avoir accès à des services essentiels tels que l’eau et l’électricité revient à en reconnaître les populations. La question du périmètre devient alors centrale : il faut faire attention à ne pas créer des rivalités entre ceux qui se trouvent dans les zones à desservir, et ceux qui restent en dehors. Dans un bidonville, on peut tirer des tuyaux pour alimenter les habitants en eau, avec un système de pieuvre qui peut prendre des dimensions folles. Quelquefois, la collectivité locale projette d’apporter l’eau, mais construire des réseaux suppose de déplacer certaines habitations, et les décideurs politiques peuvent y renoncer. Il ne faut pas faire l’erreur d’installer des robinets sans une vision globale. Sinon on risque de fournir de l’eau là où c’est le plus facile. Les habitants vont demander des robinets extérieurs et revendre l’eau aux personnes qui n’y ont pas accès – ce qui contribue à créer des inégalités dans l’accès au service…

Il me paraît essentiel de comprendre le terrain et d’organiser des médiations, pour s’assurer que les solutions techniques soient compatibles avec les intérêts des populations. Nous avons développé une méthodologie dénommée « ACCES », purement empirique, à partir de nos expériences de terrain, qui consiste à se poser un certain nombre de bonnes questions : il s’agit de bien définir le périmètre, vérifier qu’il n’y a pas d’exclus qui vont devenir des opposants au projet, savoir comment chercher des médiateurs, expliquer que les travaux vont durer un certain temps et que, si le service d’eau a un prix, il doit être acessible à tous. Nous incitons les collectivités locales, qui définissent les prix à veiller à un tarif abordable pour le raccordement au réseau. Nous avons mis en place des prêts à taux zéro pour que les usagers puissent y accéder. Nous échangeons beaucoup avec les ONG sur les périmètres couverts par les services. Il est possible de faire du très bon travail avec des opérateurs sérieux et une autorité publique compétente.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD

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