Fondé en 2014, l’OCP Policy Center est un think tank marocain orienté vers les politiques publiques. Il pose un regard neuf et pragmatique sur l’économie, les relations internationales et le développement de l’Afrique.

©, Cyril Le Tourneur d'Ison pour AFD
©, Cyril Le Tourneur d'Ison pour AFD

Faire la promotion d’une recherche « basée sur les faits », impliquant aussi bien des chercheurs du Sud que du Nord : c’est la mission que s’est fixée l’OCP Policy Center, à Rabat. Ce think tank marocain fondé en 2014 avec le soutien de la Fondation OCP (Office chérifien des phosphates), orienté vers les politiques publiques, a déjà 220 publications à son actif. Il se penche sur les questions de développement, d’économie et de relations internationales avec un regard neuf, visant un certain pragmatisme à l’anglo-saxonne, comme l’explique son directeur général Karim El Aynaoui, présent lors du colloque Tout Afrique organisé le 12 avril 2017 à l’Institut du monde arabe par l’AFD.

 

Les politiques de développement en Afrique sont-elles meilleures quand elles sont pensées par et pour des Africains ?

Notre posture consiste à examiner les grandes questions qui affectent le monde et le futur de l’Afrique, du point de vue africain et d’un pays à revenu intermédiaire qu’est le Maroc, sur la base d’un dialogue constructif fondé sur l’observation des faits. Sur les questions de développement, il nous semble qu’il faut produire de la réflexion et des connaissances pour être dans une relation interactive et approfondie avec nos différents partenaires du Sud et du Nord, dans un esprit de respect mutuel, de tolérance et d’ouverture.

Notre équipe de 39 chercheurs associés comprend des Africains, parmi lesquels l’économiste camerounaise Vera Songwé, nommée en avril à la succession de Carlos Lopes au secrétariat exécutif de la Commission économique pour l’Afrique, à Addis-Abeba. Mais pas seulement : nous avons aussi des Senior Fellow brésiliens, marocains, américains, sénégalais, éthiopiens et français.

L’un des axes les plus emblématiques de notre travail consiste à croiser les perspectives entre partenaires du Nord et du Sud. À titre d’exemple, nous le faisons avec l’Institut français des relations internationales (Ifri) lors de colloques spécifiques, ainsi qu’avec le think tank européen Bruegel sur la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Nous croisons nos analyses, qu’il s’agisse des relations commerciales, du développement des chaînes de valeur ou des questions de sécurité et de relations internationales.

Nous ne pouvons pas être dans l’incantation. Le modèle de l’OCP Policy Center n’est pas de faire du plaidoyer, mais de réfléchir en toute indépendance. Je viens du monde des banques centrales, où la crédibilité ne se décrète pas. Le sérieux de nos experts et de notre recherche fait notre réputation.

 

Quelle grande leçon sur le fond tirez-vous des recherches menées par l’OCP Policy Center jusqu’à présent ?

L’Afrique a besoin de politiques publiques efficaces, précises, qui se posent sans cesse la question de savoir si elles fonctionnent ou pas. Une importante littérature existe sur l’entreprise, pour savoir comment gérer la concurrence, rester créatif et résilient par rapport aux innovations, etc. Dans le domaine des politiques publiques, nous n’avons pas le même souci de tester des choses qui marchent avec cette culture permanente de l’évaluation, du retour immédiat, et de correction en temps réel des choix stratégiques qui sont faits. À mon sens, les politiques publiques doivent bénéficier des progrès faits dans le monde de l’entreprise. À l’OCP Policy Center, nous travaillons beaucoup sur le leadership dans les politiques publiques, avec par exemple Landry Siné, un chercheur associé camerounais.

 

 

Les décideurs africains ne croulent-ils pas sous des agendas différents, du climat aux ODD en passant par l’agenda de l’Union africaine et les réformes structurelles appuyées par les bailleurs de fonds ?

Rien de tout cela n’est incompatible. Il me paraît bon que le monde discute, du climat comme du développement. Ce seront d’ailleurs, si le succès est au rendez-vous, deux moteurs essentiels de la croissance pour le monde. Les stratégies de croissance n’en conservent pas moins leur cadre, largement national. D’où la nécessité de trouver les bons points d’entrée pour agir sur les leviers de la croissance, au lieu d’élaborer de très longs agendas de réformes qui angoissent tout le monde et s’avèrent complexes à exécuter. Mieux vaut parfois une action concrète, un projet d’envergure qui permettra d’enclencher un cercle vertueux pour dérouler les réformes par la suite.

 

Quels sont ces points d’entrée ?

 À cet égard, l’investissement dans les infrastructures africaines, un domaine très capitalistique dans lequel il est possible de faire des partenariats public-privé (PPP), me semble pouvoir jouer un rôle central. Des bailleurs de fonds peuvent apporter le bien public de départ avec les études de projet, puis le secteur privé peut prendre le relais et investir dans le cadre de PPP, car les rendements sont intéressants. Une fois qu’un cercle vertueux est enclenché, les États peuvent dégager des recettes fiscales, financer l’éducation, etc.

 

 

Le second point d’entrée est l’agriculture, qui occupe l’essentiel de la force de travail en Afrique. Les infrastructures et l’agriculture sont connexes et permettent de créer des marchés, des industries intégrées et des emplois. Les fermes horticoles d’Éthiopie n’auraient eu aucune chance de succès pour exporter des fleurs coupées sans routes pour les acheminer vers l’aéroport, et sans chambre froide à l’aéroport pour les conserver avant leur transport.

 

Par où commencer ?

Les pays, les organisations économiques sous-régionales et les bailleurs de fonds pourraient s’atteler à une vingtaine de projets forts, avec des réseaux d’infrastructures, des corridors de transport transfrontaliers comme certains qui sont en cours de développement en Afrique de l’Est, des pools d’électricité, des pipelines de gaz connectant les pays entre eux, ou encore le barrage d’Inga en République démocratique du Congo, etc. Il faut s’emparer de ces projets, tester le sérieux des pays et des différents acteurs concernés.

Ce big push de l’investissement dans les infrastructures n’a rien d’utopique. Il est possible, car les financements existent, notamment sous la forme d’une épargne importante concentrée dans les fonds de retraite dans les pays du Nord, au niveau des fonds souverains, etc.

Notons que la Chine est souvent présente sur ces grands chantiers. C’est aussi une manière pour elle de réemployer son excédent de réserves en devises, d’acquérir des actifs à l’étranger, de redéployer les capacités de production inutilisées de ses grandes entreprises, de regagner de la compétitivité sur les industries à bas coût de main-d’œuvre en redéployant une partie de la production dans les pays africains et pour lesquels des infrastructures efficientes sont un facteur de compétitivité essentiel, d’investir efficacement dans les matières premières, de trouver des marchés, etc. L’idée, c’est d’avoir une vision. Et surtout, d’y aller !

 

 

La question n’est donc plus de savoir si l’État doit intervenir, mais comment ?

Cette interrogation paraît en effet un peu galvaudée du point de vue de l’Afrique. Il faut être malin. L’État ne peut bien sûr pas tout faire mais des politiques publiques appropriées sont essentielles pour attirer le capital privé et stimuler l’investissement privé national.

L’essentiel est d’être décomplexé et de faire des choses qui marchent, sans postures idéologiques, en prenant garde à impliquer les populations dans les politiques publiques et les réformes. L’évaluation et l’efficacité relèvent d’une culture qu’il faut développer dans les ministères et les administrations. De ce point de vue, les think tanks représentent un laboratoire, en offrant un espace de dialogue plus libre et une source de travail analytique qui peut être utile pour les décideurs.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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