Pour Frédéric Bordage, spécialiste des questions numériques et fondateur du collectif GreenIT.fr, le numérique est une richesse qui s’épuise à très grande vitesse. La sobriété numérique doit nous permettre de transmettre cette ressource aux générations futures.

Une femme smartphone à la main passe devant une publicité Samsung à Séoul en 2021. (Photo: Jung Yeon-je / AFP)
Une femme smartphone à la main passe devant une publicité Samsung à Séoul en 2021. (Photo: Jung Yeon-je / AFP)

Quelle est la véritable empreinte environnementale du numérique au niveau mondial ?

Les principaux impacts du numérique sur l’environnement sont liés à l’extraction des matières premières (métaux, pétrole, etc.) et à leur transformation en composants électroniques. Pour construire nos équipements, nous épuisons des ressources naturelles qui ne sont pas renouvelables. En outre, le numérique influe sur le réchauffement global et donc le climat via l’émission de gaz à effet de serre (GES). Son empreinte à l’échelle mondiale représente l’équivalent de 4 % des émissions GES et de 0,2 % de la consommation d’eau de l’humanité. En France, le numérique équivaut à 3,3 % des émissions de GES et 2,2 % de la consommation d’eau douce de l’Hexagone.

Et la tendance est inquiétante. Le numérique représentait 2 % de l’empreinte GES de l’humanité en 2010, il a atteint environ 4 % en 2020 et nous projetons qu’il atteindra 6 % en 2025. Alors que le monde scientifique estime que l’on devrait diviser par quatre nos impacts environnementaux afin d’être sur une trajectoire soutenable, le numérique triple ses impacts environnementaux en seulement quinze ans. Heureusement que l’on ne constate pas une progression aussi rapide dans d’autres secteurs comme les transports ou l’habitat…

 

Au-delà des impacts environnementaux, vous dites que le numérique est une ressource qui s’épuise. Qu’est-ce que cela signifie ?

Le numérique est une ressource critique non renouvelable qui s’épuise inéluctablement. Il s’agit d’une ressource critique car nous sommes tous dépendants du numérique à l’échelle individuelle, mais aussi collective. Nous avons besoin du numérique pour des activités essentielles comme se soigner en passant des IRM, ou encore pour modéliser le climat à l’aide d’ordinateurs. Mais cette ressource n’est pas renouvelable puisqu’elle repose sur l’extraction de plus en plus difficile de ressources limitées comme des métaux critiques et des terres rares. Il faut donc penser le numérique comme une ressource limitée qui s’épuise, et ce à très grande vitesse. Il ne nous reste probablement qu’une ou deux générations de numérique devant nous, tel qu’on le connaît aujourd’hui. Cet épuisement de la ressource numérique devrait nous alerter encore plus que ses impacts sur l’environnement.

 

 

Paradoxalement, c’est un sujet dont on parle encore très peu dans le débat public. La prise de conscience est néanmoins en train de se faire, et s’accélère depuis cet été. Nous avons publié un rapport GreenIT en juin 2020, la Convention citoyenne s’est emparée du sujet, et un récent rapport du Sénat allait dans le même sens, sans parler de la feuille de route « numérique et environnement » publiée récemment. Mais, étrangement, le numérique est absent du projet de loi Climat et résilience où il aurait pourtant toute sa place.

 

Et l’arrivée de la 5G dans ce contexte ?

Les débats autour du déploiement de la 5G cristallisent la prise de conscience des citoyens et des citoyennes. Cette prise de conscience est réjouissante. Pour la première fois, la question de l’impact environnemental du numérique a été soulevée par la société civile, alors que la discussion n’avait pas été lancée pour la 3G et la 4G. Comme toutes les technologies, la 5G présente des avantages et des inconvénients. Elle permet par exemple d’apporter du très haut débit dans des zones difficiles à câbler, mais va aussi provoquer le renouvellement prématuré des smartphones, ce qui n’est pas raisonnable. La 5G est un outil dont les effets vont dépendre de l’usage qui en est fait par les acteurs économiques. Or, la direction prise par les opérateurs n’est pas compatible avec un développement durable.

 

Le numérique est une ressource finie que l’on doit économiser pour pouvoir en léguer aux générations futures et pour limiter les impacts environnementaux à court terme. À titre individuel, cela consiste à adopter un usage raisonné et raisonnable du numérique dans son quotidien et dans ses choix. À titre collectif, c’est se poser la question de comment économiser cette ressource pour que la société ne soit pas vulnérable si le numérique venait à manquer dans le futur.

Pour y parvenir, je pense qu’il faut associer la low-tech et la high-tech. Aujourd’hui, notre réflexe est de considérer le numérique comme la solution à tous nos maux. Quelque chose de véritablement novateur serait d’utiliser le numérique uniquement lorsqu’il présente une plus-value réelle. En Côte d’Ivoire par exemple, on affiche, avec une craie, les prévisions pluviométriques fournies par une application mobile sur les tableaux noirs des écoles. Les enfants transmettent ensuite les informations à leurs parents agriculteurs en rentrant de l’école. Comparé à « chacun son smartphone », ce mariage entre low et high-tech réduit considérablement les impacts environnementaux du dispositif.

La sobriété numérique passe aussi par l’écoconception. Les terminaux utilisateurs de demain (portables, ordinateurs) devront être plus robustes et durables, et les applications plus simples. Par exemple, l’application M-Pedigree permet de vérifier si des médicaments sont contrefaits ou non via l’utilisation de simples SMS.

 

Quels sont les principaux leviers à notre disposition pour réduire notre empreinte numérique ?

L’enjeu porte principalement sur la réduction du taux d’équipements (le nombre d’appareils) plutôt que sur les usages du numérique. Concrètement, il faudrait limiter le renouvellement des équipements, augmenter la durée de garantie légale des appareils (passer à cinq ans au lieu de deux aujourd’hui) et rendre la consigne des appareils électroniques obligatoire afin de massifier leur reconditionnement, et donc leur remploi. Il faut enfin encadrer plus strictement l’activité de reconditionnement pour que les consommateurs soient rassurés.

Rendre la société de demain plus sobre en numérique passe par tous les niveaux : les consommateurs citoyens qui se raisonnent, les pouvoirs publics qui aident les citoyens à agir, et les fabricants de matériels ainsi que les concepteurs de nos contenus et services interactifs qui doivent porter cette vision d’un numérique simple, robuste et durable.

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction ID4D)

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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