Plus complexes à résoudre, les nouveaux conflits contemporains nécessitent de revoir les modalités d’intervention des acteurs internationaux, agissant au chevet des sociétés les plus fragiles, afin d’augmenter leur impact.

Un Casque Bleu du contingent nigérien de la MINUSMA dans un véhicule blindé, dans la région de Menaka au Mali. Photo MINUSMA/Marco Dormino Flickr CC
Un Casque Bleu du contingent nigérien de la MINUSMA dans un véhicule blindé, dans la région de Menaka au Mali. Photo MINUSMA/Marco Dormino Flickr CC

Le paysage de la guerre a évolué depuis la Seconde Guerre mondiale. La quasi-totalité des conflits contemporains sont intraétatiques et, à ce titre, opposent des acteurs qui ne sont pas des États mais des groupes armés qui se combattent entre eux ou qui mènent une guerre asymétrique contre des forces gouvernementales. Cette violence se nourrit de crises sociales aiguës et des dysfonctionnements internes des sociétés concernées.

Dans un monde de plus en plus interconnecté, ces griefs locaux se rattachent désormais à des enjeux régionaux voire internationaux. Boko Haram au Nigeria, par exemple, trouve les causes de sa révolte dans des dynamiques politiques survenant au niveau local mais poursuit son action au sud du Nigeria (attentats dans la capitale, Abuja), au sein des pays voisins (Niger, Tchad, Cameroun) et au niveau international (affiliation du groupe à l’État islamique en 2015). Cette imbrication du local et de l’international ancre l’organisation sur un vaste territoire transfrontalier lui permettant de défier, depuis près de dix ans, les armées de plusieurs États.

Par cette double nature sociale et transfrontalière, les conflits contemporains sont complexes à résoudre et altèrent les modalités d’intervention des différentes communautés professionnelles se mobilisant au chevet des sociétés les plus fragiles.

 

Acteurs internationaux : une division des tâches anachronique

Construite sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale puis de la guerre froide, l’architecture institutionnelle d’aide internationale est façonnée pour répondre aux défis des conflits entre les États. Cet édifice s’articule autour d’une vision séquencée de la crise où se succède : (I) une phase de conflit, suivie (II) d’une phase de négociation des accords de paix ouvrant la voie à (III) la reconstruction.

Cette articulation entraîne une division des tâches des moyens militaires, diplomatiques, humanitaires et de développement où chaque acteur intervient pour « jouer sa partition » de manière relativement autonome. Schématiquement, les militaires interviennent au moment des hostilités, les diplomates durant les négociations et les bailleurs de fonds accompagnent la sortie de crise.

Or les cycles répétés de violence et l’atténuation de la frontière entre la guerre et la paix remettent en cause ces approches en silos. Les guerres contemporaines viennent en réalité renforcer l’interdépendance entre ces différents acteurs :

  • les bailleurs de fonds ne peuvent intervenir sans un minimum de sécurité et les militaires ne peuvent se désengager sans un travail des bailleurs de fonds sur le terreau social de la crise (nexus sécurité-développement) ;
  • l’aide des bailleurs de fonds ne peut se substituer à une solution politique de la crise tout en devenant un levier des négociations des accords de paix afin de répondre aux revendications sociales des groupes armés (nexus diplomatie-développement) ;
  • les négociations d’accords de paix ne permettent plus un retrait immédiat des troupes déployées, ce qui remodèle la relation entre les acteurs de la défense et de la diplomatie (nexus sécurité-diplomatie) ;
  • les humanitaires doivent désormais penser leurs interventions sur le long terme et dès lors articuler leurs interventions avec les bailleurs de fonds (nexus humanitaire-développement).

 

 

La régionalisation des crises a poussé chacune de ces communautés professionnelles à créer des mécanismes de coordination afin d’agir à l’échelle du conflit. Au Sahel, par exemple, le « G5 Sahel » (qui réunit le Tchad, le Niger, le Burkina Faso, le Mali et la Mauritanie) a accéléré la création d’une « force conjointe » afin d’agir dans les zones frontalières. L’Alliance Sahel, quant à elle, créée en 2017 à l’initiative de certains bailleurs de fonds, coordonne l’action des grands partenaires du développement dans la région. Au sein de la diplomatie, un envoyé spécial pour le Sahel a été nommé afin de « maintenir la cohérence d’ensemble de l’action » de manière transversale aux cinq pays.

 

La périlleuse coordination des acteurs internationaux dans les contextes fragiles

Les expériences afghanes puis sahéliennes montrent les difficultés de réconcilier des métiers ayant des buts, des durées de planification, des processus de prises de décision et d’appétence aux risques différents. En théorie, ces difficultés pourraient être surmontées par une meilleure consolidation des documents stratégiques, la création de mécanismes de coordination, une programmation conjointe entre les différents acteurs, l’harmonisation des modalités de mise en œuvre des actions, etc. Cependant, plusieurs forces centrifuges subsistent :

  • entre les acteurs de la diplomatie, de la défense et du développement (« 3D ») :
    • les objectifs premiers de chacun de ces acteurs ne sont pas toujours alignés. Les militaires, par exemple, voient dans l’aide au développement un instrument d’« acceptation de la force armée » et les diplomates un outil politique et de visibilité. Les acteurs du développement, dans leur logique d’appropriation, sont davantage enclins à valoriser l’action des partenaires nationaux ;
    • la temporalité de l’action. Le pas de temps de l’action entre chacun de ces acteurs varie énormément, ce qui limite souvent les possibilités de dialogue. En effet, entre une opération militaire programmée sur quelques semaines et la mise en œuvre d’un projet d’infrastructure, il peut s’écouler parfois plusieurs années ;

 

  • au sein d’une même communauté professionnelle :
    • les faibles capacités de l’État du pays d’intervention et la quasi-impossibilité de s’entendre sur un acteur extérieur qui assurerait ce pilotage rendent la coordination un exercice lourd et difficile à mettre en œuvre. Au Sahel par exemple, coexistent plusieurs forces militaires aux mandats différents : les forces nationales maliennes agissent ainsi aux côtés de la Minusma, de la force Barkhane, de la force conjointe, de la Mission de formation de l’UE (EUTM), de la Mission de soutien aux capacités de sécurité intérieure maliennes (EUCAP Mali), de la force Tabuka (qui réunit les forces spéciales de plusieurs pays européens), etc. ;
    • la poursuite de multiples objectifs stratégiques peut également affaiblir l’agenda de coordination. Ainsi, les acteurs de développement cherchent à maximiser l’impact de leurs projets (objectif de réduction de la pauvreté), tout en incluant d’éventuels intérêts économiques (diplomatie économique, etc.) et politiques (leviers auprès des autorités nationales). Ces objectifs secondaires peuvent créer des phénomènes de « passagers clandestins » nuisant à la relation de confiance entre pairs et in fine à la coordination.

 

Nouveaux conflits, la coordination un défi majeur à relever

La littérature académique montre que les conditions de succès de la coordination dépendent à la fois du (faible) nombre d’acteurs, de la proximité de leurs approches (objectifs communs) dans un environnement marqué par de faibles enjeux économiques ou politiques (commerce, investissements directs, etc.). Plus le nombre d’acteurs augmente et/ou les enjeux économiques et géopolitiques croissent, plus la coordination sera difficile à mettre en œuvre.

Sur la période récente, la multiplication du nombre d’intervenants dans les contextes de crises, à l’instar ce qui s’est passé à Haïti en 2010 à la suite du tremblement de terre, a renforcé la fragmentation internationale et l’agrégation d’actions ponctuelles. La venue soudaine, et de manière désordonnée, d’une myriade d’organisations a eu un impact global controversé pour les communautés haïtiennes. En outre, le renforcement des agendas nationaux des grands partenaires internationaux (États-Unis, etc.), au détriment de l’action collective, affaiblit mécaniquement l’agenda de la coordination.

Cette situation explique certainement pour partie l’échec de la communauté internationale à sortir par le haut des guerres récentes (Afghanistan, Syrie, Nigeria, etc.). Face aux crises contemporaines, le défi majeur de la coordination reste à relever.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda