La vision standard de l’économie postule que les gens sont guidés par leur intérêt personnel : autrement dit, dès qu’ils en ont la possibilité, les individus se conduisent en profiteurs, au détriment de l’intérêt général. Mais cette vision correspond-elle à la réalité ?

Un groupe de chercheurs a voulu s’en assurer. Ils ont donc sillonné la planète pour faire participer des gens à un jeu de simulation d’investissement en commun (un public goods game). Les conclusions sont remarquables : sur les huit sociétés humaines étudiées, aucune n’a validé le modèle individualiste (free-rider). Au contraire, la majorité des participants se sont comportés en coopérateurs conditionnels, c’est-à-dire qu’ils préfèrent coopérer tant que les autres coopèrent. Comme le graphique ci-dessous l’illustre, même si la proportion de coopérateurs varie de façon marquée d’un pays à l’autre, les individualistes ne sont majoritaires dans aucun pays. Autrement dit, la théorie de l’Homo œconomicus – constamment reprise dans les milieux politiques – ne décrit pas correctement la manière dont les gens se comportent dans le monde réel.

Dans des conditions expérimentales, la plupart des gens se comportent pas de manière individualiste mais  coopèrent.

 

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En s’inspirant de ces recherches, le Rapport sur le développement dans le monde 2015 (World Development Report [WDR] 2015) soutient qu’une prise en compte plus réaliste des comportements humains pourrait rendre les politiques de développement plus efficaces ; et suggère ainsi que l’économie du développement et ses politiques doivent être repensées.

 

Les politiques de développement « version 1.0 » sont fondées sur le fait que les humains prennent des décisions de façon indépendante et délibérée, en fonction de préférences individuelles qui sont supposées constantes dans le temps, et de leurs propres intérêts. La « version 2.0 » des politiques de développement emprunte une approche différente. Cette dernière repose sur trois grands principes :

  1. Nous pensons de façon automatique : lorsque nous prenons une décision, nous avons tendance à nous appuyer sur les éléments qui sont à notre portée immédiate, sans réfléchir.
  2. Nous pensons de façon sociale : les normes sociales orientent la plupart de nos comportements et nous sommes des coopérateurs conditionnels.
  3. Nous pensons en suivant des modèles mentaux : nos perceptions et la manière dont nous les interprétons dépendent des concepts et des catégories dont nous disposons.

 

De nouvelles perspectives pour le développement

 Les trois principes ci-dessus ont des répercussions importantes sur la façon dont nous diagnostiquons les contraintes auxquelles les personnes les plus pauvres sont confrontées dans leur vie quotidienne.

En utilisant une grille de lecture psycho-sociale, on ne peut plus résumer la pauvreté à une privation de ressources matérielles. Les contraintes et le stress imposés par la pauvreté puisent dans les ressources cognitives : les ressources intellectuelles qui permettent de faire appel à la pensée délibérative, un mode de réflexion qui entre souvent en jeu pour la prise de décisions portant sur l’avenir, sont ainsi souvent limitées. Les décideurs politiques devraient par conséquent éviter de contraindre les populations à effectuer des choix cruciaux durant les périodes où celles-ci sont moins disponibles intellectuellement. Les décideurs seraient ainsi avisés, par exemple, de proposer les dates d’inscription à l’école pendant la période de l’année où les revenus des agriculteurs défavorisés sont les plus élevés. Les décideurs peuvent aussi cibler l’aide afin de soutenir les prises de décisions importantes – qui exigent la mobilisation des ressources cognitives – telle que la décision de poursuivre des études supérieures, par exemple. Cette idée s’applique à toutes les situations dans lesquelles  la capacité d’engagement (que ce soit dans des études, ou dans un régime d’assurance maladie), constitue un véritable défi pour les ménages pauvres.

La pauvreté éprouvée dans l’enfance affecte également les ressources psychologiques. Les écarts de développement cognitif et non cognitif entre les enfants issus de ménages pauvres et ceux issus de ménages aisés sont marqués ; et ils se manifestent bien avant l’âge de la scolarisation. De plus, le stress subi lors des premières années de la vie ainsi qu’une stimulation insuffisante au plan socio-émotionnel et cognitif peuvent freiner le développement cognitif. Par conséquent, les actions qui aident les familles défavorisées à fournir un meilleur soutien psychologique et social à leurs jeunes enfants peuvent avoir d’importants bénéfices pour un coût relativement modeste.

 

Enrichir la boîte à outils du décideur politique

 Pour les décideurs politiques, adopter une approche psycho-sociale permet également d’enrichir la boîte à outils dont ils disposent. Nous pensons de façon sociale[1]: examinons donc les perspectives politiques que nous ouvre ce constat.

Si l’on tient compte de la notion de visibilité des comportements durant la phase de conception des politiques – par exemple, en rendant public le comportement de chaque personne – on pourrait renforcer la coopération. Pour s’en convaincre, on peut s’intéresser à l’expérience menée par ces chercheurs qui ont joué sur « la sensation d’être observé ». Leur expérience portait sur les boissons consommées dans une université britannique : le paiement est libre, et les consommateurs doivent déposer la somme correspondant à leur consommation dans une caisse. Au-dessus de la liste des tarifs des boissons, ces chercheurs ont affiché en alternance diverses images (soit deux yeux inquisiteurs, soit des motifs fleuris) et ils ont alors noté les sommes récoltées dans la cagnotte dans chaque cas. Les résultats sont très parlants : les recettes augmentent durant les semaines où des images de deux yeux sont affichées.

 

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De la même façon, on peut mettre à profit l’efficacité des normes sociales pour réduire la mortalité routière, par exemple. Chaque année, environ 1,25 millions de personnes meurent sur la route, soit le double du nombre de victimes de guerre ou de violences. 90 % de ces décès surviennent dans des pays à revenus faibles ou intermédiaires. Au Kenya, ceux qui empruntent les minibus sont parmi les premières victimes, et les populations locales sont conscientes du danger. Des chercheurs ont expérimenté une solution basée sur l’économie comportementale et peu onéreuse pour réduire le nombre d’accidents. Les minibus ont été répartis en deux groupes de façon aléatoire. Dans le premier groupe, aucune mesure n’a été prise. Dans le second, on a rappelé aux passagers qu’ils étaient en droit de voyager en sécurité à bord des transports en commun. Des autocollants encourageant les passagers à « apostropher et à réprimander » le chauffeur s’il conduisait mal ont été apposés dans les bus. L’intervention a été un réel succès. Une enquête menée auprès des conducteurs de bus indique que l’interpellation par les passagers a joué un rôle dans l’amélioration de la sécurité. Les demandes d’indemnisation auprès des assurances sont passées de 10 à 5 % pour la catégorie blessures ou décès. Le coût annuel par vie sauvée s’élève à 5,80 dollars US, ce qui rend ce programme encore plus « rentable » que la vaccination infantile – qui est pourtant l’une des interventions présentant le meilleur rapport coût-efficacité que l’on connaisse.

On peut également évoquer la CLTS (Community-Led Total Sanitation ou Assainissement total piloté par la communauté), une méthodologie destinée à obtenir l’engagement des communautés pour éliminer la défécation en plein air. Cette méthodologie essaie de déclencher l’opprobre collectif et la répugnance par rapport aux conséquences potentielles de la défécation en plein air. Dans les régions rurales de l’Inde et de l’Indonésie, l’État et les collectivités locales ont lancé (avec le soutien technique de programmes internationaux pour l’assainissement) les premières actions de CLTS à grande échelle selon un processus expérimental permettant leur évaluation : sur la base d’un tirage au sort, certaines communautés appliquent le programme ; d’autres servent de groupe de contrôle – le programme n’y est donc pas mis en œuvre durant la période d’évaluation. Par rapport aux villages du groupe témoin les programmes CLTS ont conduit à une baisse de la défécation en plein air de 7 et de 11 % pour l’Inde et l’Indonésie respectivement, où la prévalence de ce comportement était pourtant très élevée au départ

 

Les enseignements étonnants acquis durant la rédaction du rapport

Notre objectif initial consistait à évaluer comment la prise en compte des influences psychologiques et sociales, qui guident nos décisions et nos comportements, pourrait améliorer l’élaboration des politiques. Cette recherche a ouvert sur des horizons totalement inattendus.

Par exemple, admettre que nos perspectives culturelles et politiques influencent la façon dont nous interprétons les informations nous a amenés à nous interroger sur le fait que les professionnels du développement pouvaient eux-aussi interpréter les informations de façon biaisée. Un ensemble de données identiques a ainsi été soumis au personnel de la Banque mondiale, mais avec deux référentiels différents : l’un permettait de juger de l’efficacité d’une crème contre les irritations cutanées, l’autre de l’impact des législations sur les salaires minimums sur la diminution de la pauvreté. On a ensuite demandé aux employés de désigner laquelle parmi deux crèmes était la plus efficace pour combattre les irritations cutanées, puis de se prononcer sur l’efficacité des législations salariales. Alors que les données proposées étaient identiques, les réponses des employés de la Banque mondiale étaient bien moins précises et bien moins souvent exactes en matière de salaire minimum que pour la crème apaisante : les opinions portant sur la question des salaires minimums étaient en partie influencées par les perspectives culturelles et politiques.

 

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Enfin, il nous est apparu qu’en nous plaçant hors du cadre unificateur et normalisé de l’économie standard, nous étions contraints d’envisager autrement les défis posés pour rendre opérationnelle notre compréhension des phénomènes sociaux et cognitifs. Les interventions sur les comportements fonctionnent mieux lorsqu’elles passent par un processus itératif de découverte, d’apprentissage et d’adaptation. Cela nous a amenés à concevoir un « cycle des interventions » assez différent des approches habituelles (voir ci-dessous). Ce cycle consacre davantage de ressources à la définition et au diagnostic de la situation ; la mise en œuvre passe pour sa part par des interventions plurielles qui sont mises à l’essai pour déterminer les recettes qui marchent dans un contexte donné et celles qui ne fonctionnent pas. Cette approche contraint également les décideurs politiques à devoir « penser en Système 2 » (de façon réfléchie) là où ils ont souvent tendance à « penser en Système 1 » (de façon automatique)[2]. Notre rapport conclut que le choix de l’outil importe, mais que la façon dont il est utilisé compte également.

 

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Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

 

 

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