Face à l’explosion des troubles psychiques au Nigeria, une organisation de psychologues a décidé d’offrir un soutien psychologique via des consultations en ligne gratuites. Un moyen efficace de contourner l’omerta sociétale et juridique qui a cours dans le pays.

Dans une rue de Lagos, capitale économique du Nigeria. Seuls 10% des personnes atteintes de troubles psychiques bénéficient d’un soutien psychologique. (CC BY - Stefan Magdalinski)
Dans une rue de Lagos, capitale économique du Nigeria. Seuls 10% des personnes atteintes de troubles psychiques bénéficient d’un soutien psychologique. (CC BY - Stefan Magdalinski)

Augmentation des niveaux de stress, anxiété, isolement, deuils liés à la perte de proches… Face à la pandémie du Covid-19, les troubles liés à la santé mentale ont explosé au Nigeria, comme a pu le constater Jolade Phillips. Membre bénévole de l’association MANI (Mentally Aware Nigeria Initiative), ce psychologue explique que durant le confinement, le nombre d’appels reçus a augmenté de 70 % sur la ligne d’écoute mise à disposition du public.

Selon une estimation effectuée par l’OMS en 2017, entre 40 et 60 millions de personnes souffriraient de troubles mentaux au Nigeria, sur une population totale de près de 200 millions. Si les besoins en soins sont réels, moins de 10 % des malades auraient actuellement accès à un psychiatre ou à du personnel de santé.

 

Lutter contre le poids des tabous au Nigeria

Les raisons de cette carence sont multiples : manque cruel d’équipes soignantes – selon l’Association of Psychiatrists du Nigeria, il y aurait moins de 300 psychiatres –, profonde méconnaissance des pathologies psychiatriques au sein de la population, mais aussi, et surtout, persistance d’une profonde stigmatisation sociétale. « Lorsque nous discutons avec de jeunes adultes confrontés à des troubles psychiques, nous sommes saisis par le poids persistant des tabous », témoigne Jolade Phillips. « L’image qui vient spontanément aux gens lorsqu’on leur parle de maladie mentale, c’est celle d’une personne nue déambulant dans la rue. Ces représentations rendent très difficile l’accès aux soins lorsque vous avez besoin d’aide. »

Le régime juridique en vigueur, profondément discriminant, contribue largement à entretenir cette omerta. Comme le précise le directeur de Nigeria Health Watch, Ifeanyi M. Nsofor, pour le World Economic Forum, les soins de santé mentale demeurent régis par une loi de 1958 héritée du régime colonial britannique, qui légitime notamment les violations des droits des personnes souffrant de pathologies mentales. Cette loi, précise-t-il, « autorise les médecins et les magistrats à arrêter les “fous” et à déterminer quand et comment ils devraient être détenus — en général dans des prisons en compagnie de détenus reconnus coupables d’actes criminels ».

 

 

Cette légitimation institutionnelle ouvre la voie à tous les abus. En novembre 2019, Human Rights Watch (HRW) sonnait l’alarme dans un rapport dénonçant « le recours massif à la détention, à l’enchaînement et à la violence », aussi bien dans les hôpitaux d’État, les établissements religieux (écoles islamiques privées notamment) que dans les centres de guérison traditionnels, véritables « centres de torture » pour des milliers de patients atteints de troubles psychiques.

 

Offrir un soutien aux jeunes souffrant de troubles psychiques

Si de nombreuses organisations internationales, dont HRW, l’OMS ou MSF, tentent depuis plusieurs années de lever le tabou de la santé mentale au Nigeria, sur le terrain, MANI se mobilise également. Après seulement quelques années d’existence, ses 1 500 bénévoles ont déjà pris en charge plus de 15 000 malades – 80 % ont entre 10 et 25 ans. Outre la mise en place d’une ligne d’écoute téléphonique, l’association propose également des programmes d’éducation sur la santé mentale à de nombreuses écoles et entreprises, en partenariat notamment avec United for Global Mental Health, Speak your Mind, et CBM.

La force de frappe de MANI doit beaucoup à la large présence de ses membres sur les réseaux sociaux, qui décuple sa visibilité auprès du jeune public. C’est ce travail de sensibilisation et de veille constant sur Facebook, Twitter ou Instagram qui a permis aux bénévoles de MANI de repérer, dès le début du confinement, les signes d’une hausse anormale des troubles anxieux dans la population.

« Lorsque le confinement a commencé, il y a eu une forte augmentation de la présence des gens sur les réseaux sociaux, et presque dans chaque conversation sur laquelle je tombais, quelqu’un évoquait un problème de santé mentale », témoigne une autre psychologue bénévole au micro de Timothy Obiezu, journaliste pour VOA News. « Beaucoup de gens éprouvaient de la peur ou de la panique. Le niveau de stress a aussi augmenté, principalement à cause du travail à domicile. »

Pour faire face à la situation, MANI a donc décidé de proposer des sessions en ligne gratuites pour aider les personnes souffrant de troubles de l’anxiété à surmonter leurs difficultés. Outre le fait qu’elle garantit le respect des gestes barrières, cette formule a eu pour principal atout de créer un environnement sécurisé pour tous les jeunes désireux de contourner l’omerta pesant sur les troubles psychiques dans le pays.

« MANI a vraiment touché ma vie. Le fait de faire cette vidéo, de pouvoir parler de mes difficultés de santé mentale, des choses que j’ai dû traverser, m’a vraiment aidée à me sentir bien », confie à VOA News Tara, jeune femme nigériane ayant bénéficié du programme d’assistance en ligne de l’association durant le confinement.

 

Au Nigeria, l’incertitude est le principal moteur de l’anxiété

Si le Nigeria a pu amorcer son déconfinement dès le début du mois de mai, l’anxiété n’a pas disparu pour autant parmi la population. En cause, selon la psychologue, l’incertitude liée à l’évolution de la pandémie : « Pour le moment, nous ne disposons pas de beaucoup d’informations sur la maladie, ni sur les chances d’obtenir bientôt un vaccin. C’est une perspective effrayante, même pour les gens en bonne santé. Il y a aussi beaucoup de chagrin pour les personnes qui ont perdu des êtres chers, pour ceux qui ont perdu leurs moyens de subsistance. »

En l’absence d’un véritable système de soins à la hauteur de la crise, des associations telles que MANI resteront, plus que jamais, d’utilité publique.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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