La traite des migrants africains en Libye remet les migrations au cœur du débat international. Entretien avec Richard Danziger, directeur régional pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale à l’Organisation internationale pour les migrations.

Photo © Janah Hattingh/Flickr CC
Photo © Janah Hattingh/Flickr CC

Le choc provoqué par le reportage de la chaîne américaine CNN sur la vente de migrants africains comme esclaves en Libye n’est pas sans conséquences au niveau politique. Plus que jamais, les migrations sont à l’ordre du jour des grands sommets comme celui qui a eu lieu entre l’Union africaine (UA) et l’Union européenne (UE) les 29 et 30 novembre 2017 à Abidjan. Richard Danziger livre ses réflexions et son analyse sur les différentes manières d’aborder ce sujet sensible.

 

Le sort terrible réservé aux migrants africains en Libye n’est pas récent, l’histoire des migrations de l’Afrique vers l’Europe non plus. Quel est le contexte actuel ?

Voilà en effet des années que des Africains de l’Ouest tentent le passage vers l’Europe dans la clandestinité. L’histoire de cette migration irrégulière n’est pas nouvelle. Le flux, cependant, a augmenté ces trois dernières années. Depuis janvier 2017, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a apporté son assistance à 12 000 personnes en Libye (parmi lesquelles 18 % de femmes). Le retour volontaire de 10 925 personnes a été facilité vers 24 pays différents, majoritairement d’Afrique de l’Ouest. En coopération avec les forces nigériennes de sécurité et la protection civile, l’OIM a aussi secouru, depuis octobre 2016, 1 600 migrants en situation de détresse dans le désert au nord du Niger.

 

Qu’est-ce qui a déclenché l’augmentation du flux de migrants africains en Libye ?

C’est difficile à dire, puisqu’il n’y a pas eu de grands changements politiques ou sécuritaires dans la région sur cette période. La plupart des migrants ne viennent pas de la région du lac Tchad, du nord du Mali ou des zones touchées par Boko Haram, le groupe armé islamiste qui sévit au Nigeria et dans le Sahel. Ils migrent parfois pour des raisons politiques ou sécuritaires, mais pas essentiellement.

Une seule chose est sûre : la fin du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 et l’absence d’une autorité centrale forte en Libye ont ouvert une fenêtre d’opportunité pour les migrants africains et ils sont plus nombreux à risquer le voyage. Tout tient à cette question : saisir l’opportunité d’arriver jusqu’à la mer Méditerranée.

 

Le reportage de CNN et la couverture médiatique de la situation des migrants font-elles vraiment bouger les lignes du côté des décideurs politiques ?

Oui. Les déclarations et les réunions se multiplient. Le sujet a été discuté dans le cadre du sommet de l’Union africaine et de l’Union européenne (UE) à Abidjan, dont le thème était la jeunesse. L’émigration est l’un des grands défis du continent africain en raison de sa transition démographique.

Il paraît difficile depuis le reportage de CNN d’éviter une discussion sur la migration. La question est très sensible pour les Européens comme pour les Africains. Les pays et les groupements de pays concernés ont du mal à trouver des terrains d’entente. Mais il n’y a aucune raison de ne pas en trouver, à condition d’en avoir le courage politique. Gardons en tête le fait qu’au fond, la migration est une chose positive. On l’oublie souvent. C’est une force positive pour le développement, au-delà des débats sur la migration irrégulière.

 

 

Fait-on suffisamment le lien entre l’importance économique des transferts de fonds des migrants, qui représentent plus de 10 % du PIB au Cap-Vert, au Mali, au Sénégal ou en Somalie, avec la question de la migration ?

L’apport des migrants est en effet substantiel. Voilà encore un argument en faveur de la migration régulière, et non clandestine. Il faut parvenir à un accord sur une politique qui assure une migration régulière et sûre. Elle devrait permettre à des Africains de l’Ouest de voyager légalement, de trouver un travail décent et de transférer des fonds chez eux pour rentrer au pays plus tard. Car la plupart des migrants africains ne veulent pas partir pour de bon. Ils migrent pour gagner de l’argent, trouver du travail décent et subvenir aux besoins de leur famille. D’ailleurs, s’il était plus facile pour eux d’obtenir des visas, ils feraient beaucoup plus d’allers-retours sans se retrouver coincés en situation irrégulière.

 

Le Rwanda a proposé d’accueillir 30 000 migrants maltraités en Libye. Est-ce une solution ?

Pas vraiment. S’il s’agit d’accueillir des réfugiés, oui. Certains migrants en Libye ont besoin de protection internationale. Ce n’est que très peu le cas pour les ressortissants d’Afrique de l’Ouest. Comme il n’y a jamais assez de place pour les réfugiés dans le monde entier, le Rwanda se montre généreux en offrant 30 000 places. Mais cette offre ne résout en aucune façon le problème de la migration irrégulière des Africains de l’Ouest.

 

La migration est-elle profondément ancrée dans les sociétés d’Afrique de l’Ouest ?

La migration est très fréquente dans toute l’Afrique de l’Ouest, en effet. Je rencontre des collègues africains dont des grands-parents viennent d’autres pays. En remontant très loin dans l’histoire, on peut dire que le commerce à travers le Sahara a fait de la migration en Afrique de l’Ouest une tradition. Quand on parle du trafic de migrants à Agadez au Niger, il faut savoir que cette ville est un point central de commerce depuis toujours.

 

La racialisation du débat avec la charge émotionnelle liée à la traite négrière est-elle pertinente, à votre avis, alors que le trafic d’êtres humains sévit partout dans le monde ?

Je pense qu’elle est pertinente. L’esclavage et les abus perpétrés à l’encontre des migrants existent un peu partout, en Europe, aux États-Unis et dans les pays du Golfe, certes. Mais les millions d’Africains réduits à l’esclavage et transportés aux Amériques pendant des siècles ont laissé une trace très profonde. Aujourd’hui encore, il est question de réparations. Le fait de voir un marché d’esclaves africains noirs touche beaucoup de personnes et pas seulement des Africains. Ces images nous ramènent deux siècles en arrière. C’est tout à fait normal que la question devienne émotionnelle, même si la vraie question à mon sens est celle-ci : comment utiliser la pire des situations qu’on ait vue pour enfin ouvrir les yeux, faire face à la réalité et discuter d’une politique migratoire rationnelle ? Même Jean-Claude Juncker a affirmé qu’il faut plus de voies légales pour arriver en Europe.

 

Un pays africain se distingue-t-il dans le traitement de la question de la migration clandestine ?

Pour la plupart des pays, la question est posée dans les bons termes : comment élaborer des stratégies efficaces pour prévenir les jeunes et faire en sorte qu’ils ne prennent pas ces risques ? La volonté existe certainement, de même que les financements, avec le Fonds fiduciaire de l’UE. Les solutions n’en restent pas moins complexes. On se tourne vers les jeunes. Il leur appartient, je crois, de nous dire ce qui peut marcher. Les jeunes que nous aidons à sortir de Libye sont les premiers porteurs de messages crédibles pour leurs pairs. Au final, il faut bien sûr permettre à ces jeunes de trouver plus d’emplois, plus d’opportunités.

 

Quid des bailleurs de fonds ?

Pour l’instant, ils ont en général les bonnes priorités puisqu’il s’agit de créer des emplois dans la région. D’ailleurs, si on veut vraiment s’attaquer au problème de la migration, la priorité doit porter sur la création d’emplois plus que la sécurité des frontières, qui n’est pas une solution.

 

Y a-t-il un changement générationnel au Sénégal où beaucoup des jeunes refusent l’émigration et deviennent des modèles ?

Les role models sont très importants, mais je ne suis pas convaincu qu’on ait étudié leur impact réel. Des élites peuvent parvenir à leurs fins dans leur pays, alors que les mêmes parcours semblent difficiles à accomplir pour la majorité de leurs compatriotes.

Le phénomène global de la course à l’argent facile représente peut-être l’un des problèmes. Tout le monde veut réussir et y arriver très vite, un désir amplifié par les nouvelles technologies. Les artisans ont du mal à trouver des apprentis, car ce statut n’est pas gratifiant ni lucratif au début, même s’il permet plus tard d’avoir son entreprise, de nourrir une famille et de scolariser les enfants.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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