Les transferts d’argent des diasporas africaines vers leurs pays d’origine dépassent désormais l’Aide publique au développement. Pour Khady Sakho Niang, présidente du Forim, cette donnée incite à poser un regard nouveau sur la « fuite des cerveaux ».

© IOM 2014 (Photo by Juliana Quintero)
© IOM 2014 (Photo by Juliana Quintero)

Les transferts d’argent des migrants vers leurs pays d’origine, en Afrique subsaharienne, représentent une manne importante – 33 milliards de dollars en 2015, soit 2 % du PIB africain global. Suivis de près depuis 2010 par la Banque mondiale, ces flux financiers dépassent désormais l’Aide publique au développement (APD). Ils devraient inciter à aborder autrement les questions de migration, comme l’explique Khady Sakho Niang, présidente du Forum des organisations de solidarité internationale issues des migrations (Forim), une plateforme associative basée à Paris.

 

Les décideurs sont-ils conscients de l’importance des diasporas africaines pour le développement du continent ?

Les responsables politiques du Nord comme du Sud agitent cet apport avec un certain opportunisme, de temps à autre. Les transferts d’argent des quelques 30 millions de migrants africains qui se trouvent à travers le monde, en Europe, aux Etats-Unis et les pays du Golfe notamment, représentent trois fois le montant de l’aide publique au développement (APD).

Les pays qui dépendent le plus de ces transferts sont le Lesotho, la Gambie, le Libéria et les Comores, avec des transferts qui représentent environ 20 % du PIB selon les dernières données disponibles présentées par la Banque mondiale. D’autres pays comme le Sénégal ou le Togo en dépendent à 10 % et 8 % de leur PIB.

Les responsables le savent et le disent. En revanche, aucune politique publique ne valorise cet effort de participation à l’économie des deux territoires auquel appartient l’émigré : son pays d’accueil et son pays d’origine. Les diasporas sont courtisées par des partis politiques et convoitées lorsqu’elles votent à l’étranger pour des élections nationales, comme c’est le cas au Sénégal. Mais leur apport effectif n’est pas mis en valeur.

 

Qu’attendez-vous des autorités du Sénégal, par exemple ?

Qu’elles mettent en place une structure indépendante des politiques de l’Etat pour rassembler tout un foisonnement d’initiatives, autour du ministère des Sénégalais de l’extérieur et des associations.

La diaspora sénégalaise est l’une des plus anciennes, les mieux formées, disposant de ressources et d’expertise pointue dans bien des domaines, y compris le développement et les sciences sociales. Ce qui fait défaut, c’est une structure fédératrice et non politique susceptible de canaliser toutes ces énergies pour leur donner une cohérence.

De plus en plus, les cadres de la diaspora sénagalaise conçoivent des projets d’envergure régionale, voire nationale, pour construire des écoles, des usines de transformation de produits agricoles ou de mise en bouteille d’eau minérale, par exemple. Le Programme d’appui aux initiatives de solidarité pour le développement (PAISD) a été lancé en 2005 avec le soutien des bailleurs de fonds, pour accompagner les investissements faits par des particuliers, à partir de l’étude de faisabilité jusqu’à la réalisation. Nous pensons qu’il ne suffit pas…

 

Un changement générationnel n’est-il pas à l’œuvre au Sénégal, où de plus en plus de jeunes font le choix de rester ?

En effet. Beaucoup partent aussi dans l’optique d’un retour au pays. Nous travaillons depuis 2010 avec une association de Sénégalais à Barcelone sur un projet dénommé « Togg Tekki » (« Rester et réussir » en wolof). Trois centres d’écoute, d’orientation et d’information ont été montés à Dakar, Matam dans le Sénégal oriental et Vélingara en Casamance, en partenariat avec la mairie de Barcelone. Il s’agit de donner les bonnes informations à ceux qui veulent partir, pour leur donner la possibilité de faire des choix en connaissance de cause. Bien souvent, les jeunes qui risquent leur vie pour rejoindre l’Europe n’ont pas d’idée précise de ce qu’ils vont y faire ou y trouver.

Nous leur disons qu’il est possible de partir en Espagne, en Italie, au Portugal ou ailleurs, mais dans un cadre précis et en connaissance de cause, par exemple pour faire trois ans d’études et revenir. La réflexion en amont consiste à savoir ce qu’on va faire avant de revenir, et dans quelles conditions.

 

Que pensez-vous de la volonté européenne, affirmée en mai 2016, de lier l’aide au développement dans sept pays d’Afrique, dont le Sénégal, pour mieux contrôler les flux migratoires, même clandestins ?

C’est la politique de la carotte et du bâton. L’Union européenne (UE) va demander d’augmenter l’aide à certains pays, en ajoutant dans les clauses l’impératif de réguler les flux de migrants irréguliers – nous préférons ce terme à celui de « clandestins » – ou d’accepter le refoulement sur leur territoire des personnes expulsées. Pour notre ONG de défense des droits des migrants, c’est inadmissible. La migration doit être perçue d’une autre façon : non pas comme un problème, mais une solution.

Souvent, on nous rappelle en France que les migrations équivalent à une « fuite des cerveaux ». Il faut sortir des clichés négatifs. Les pays d’où partent les migrants s’enrichissent dans ces mouvements, qui relèvent non pas de la fuite, mais de la circulation des cerveaux. Au brain drain, on peut opposer la notion de brain gain. L’enrichissement mutuel peut profiter aux deux sociétés – pays d’accueil et d’origine. En dehors des questions financières, les transferts immatériels provenant des émigrés en termes de connaissances, de maîtrise des technologies ou de modèles et pratiques de bonne gouvernance s’avèrent incalculables !


 

Des images de navires naufragés et de noyés ne hantent-ils pas l’imaginaire collectif du Sénégal désormais ?

Nous ne nions pas les drames vécus tous les jours en Méditerrannée. Ils sont le résultat d’autres politiques qui ont failli dans l’amélioration des conditions de vie des populations, et qui relèvent de la responsabilité des Etats du Sud comme des bailleurs de fonds. Partir ne devrait pas être le seul recours pour se construire un avenir. On devrait pouvoir se dire : « Je veux aller en Espagne » et non « Barça ou barsakh » (Barcelone ou la mort), comme le font les jeunes prêts à mourir dans des pirogues pour faire la traversée vers l’Espagne. S’ils sont prêts à mourir, c’est que socialement, ils sont déjà morts. Ils se disent : « D’autres ont réussi en Europe. Pourquoi pas moi ? »

Ces jeunes partent parce que les pays ne sont pas développés et n’offrent pas de perspectives. Sans réelles chances de se construire un avenir dans leur pays, ils continueront à migrer.


 

Que faut-il faire ?

En amont, je crois qu’il faut travailler à la déconstruction du mythe de l’Europe dans les esprits des jeunes Africains. L’Europe garde cette image de continent où tout le monde est à l’aise et gagne beaucoup d’argent. Il faudrait mieux rapporter le drame de ces populations qui n’ont pas le Smic pour vivre, le désastre de ces sociétés sans solidarité où vous êtes seul, en opposition à nos sociétés traditionnelles africaines.

 

Vous participez à une campagne internationale visant à casser 10 mythes sur les migrations. De quoi s’agit-il ?

Des organisations comme le Forim, la Commission internationale catholique sur la migration (ICMC) à Bruxelles et Concorde, une plateforme d’ONG européennes, ont mis en place cet outil de plaidoyer et de riposte face à des perceptions largement répandues mais erronées. Par exemple, cette simple affirmation, selon laquelle « l’Europe ne peut plus accepter de migrants ». Nous développons un contre-argumentaire en faveur des migrations, que nous adressons à nos acteurs de terrain, aux médias et au grand public. La campagne est également portée par différents partenaires tels que SOS Racisme, le CCFD-Terre solidaire, Solidarité laïque, le Secours islamique et les revues Politis et Africultures.


 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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