Au Liban, un tiers de la population est désormais composé de migrants Syriens.  A titre de comparaison, c’est l’équivalent de 20 millions de réfugiés en France ! Coordinateur général du Collectif des ONG au Liban et membre du Conseil supérieur de la santé au Liban, Kamel Mohanna, a largement participé à l’accueil des migrants syriens. Entretien.

Mobile clinic North Bekaa - Copyright : Jules Gauthier
Mobile clinic North Bekaa - Copyright : Jules Gauthier

Quelle est la situation au Liban ?

Les besoins sont énormes et la situation explosive, d’autant plus que le Liban abritait déjà 400 000 réfugiés palestiniens avant la crise en Syrie. Nous avons 1,1 million de réfugiés syriens selon le HCR et 1,5 million selon le gouvernement, soit le tiers de la population libanaise.

Les Syriens qui se trouvent au Liban vont encore y rester cinq ans. Une part de 20 % d’entre eux ne rentrera pas en Syrie, selon nos données. On ne parle donc plus d’urgence, mais de développement. Il faut saluer la solidarité exemplaire du Liban, qui a accueilli ces réfugiés malgré sa crise économique et politique. Sans président depuis deux ans, le pays a choisi l’intégration des migrants syriens, alors que la forteresse européenne n’arrive pas à se mettre d’accord pour en accueillir 130 000, malgré tous les textes internationaux sur les réfugiés et le droit d’asile.

 

Quel rôle jouent les ONG du Liban et notamment la vôtre, Amel International, dans la gestion de la crise actuelle ?

Les ONG locales gèrent 760 centres médicaux et dispensaires au Liban, contre 100 pour le secteur public. C’est vous dire l’importance de la société civile, qui se montre très dynamique. Le Collectif des ONG du Liban, que je préside, travaille beaucoup sur la coordination avec de grandes ONG comme Caritas et les agences internationales.

Pour mémoire, le Liban a connu 16 ans de guerre civile et 22 ans d’occupation israélienne, des périodes durant lesquelles le secteur public s’est affaibli. La société civile a pris le relais. Amel a été fondée en 1979, après la première invasion israélienne. Pendant la guerre civile (1975-1990), cette ONG a réussi à monter trois hôpitaux de campagnes, 27 centres et une flotte de 30 ambulances. Elle a évacué 1200 blessés vers des hôpitaux étrangers, dont 550 en France.

Aujourd’hui, cette ONG dispose de 24 centres de santé, 6 cliniques mobiles et 800 employés. Non confessionnelle, elle va à contre-courant du repli identitaire en oeuvrant dans toutes les communautés, chrétienne, musulmane, sunnite, chiite, druze, etc. Son slogan : « La pensée positive et l’optimisme permanent ». Elle a offert 1,1 million de services à des réfugiés syriens ces dernières années : actes de santé, formation, soutien scolaire à 7000 enfants, distribution de couvertures, matelas, aliments. Avant tout, on traite la dignité de l’être humain, sans tenir compte de son appartenance religieuse, géographique ou politique.

 

Quelles sont les limites de votre action ?

Comme les gouvernements ou les agences d’aide internationales, on se débrouille ! Nous avons un réel problème en termes d’hospitalisation. Environ 15 % des réfugiés syriens au Liban sont malades, et les structures nationales sont débordées. Le HCR prend en charge 75 % du coût de la facture médicale, mais pas les accidents du travail et les maladies chroniques. L’éducation pose des défis colossaux, 400 000 élèves syriens pour 280 000 élèves libanais. Environ 35 % des enfants syriens ne vont pas à l’école, une vraie bombe à retardement ! Nous souhaitons former 5 000 jeunes Syriens, Palestiniens, Irakiens et Libanais pour devenir de nouveaux acteurs sociaux, et prendre le relais. Sur 32 000 prisonniers au Liban, 19 % sont Syriens, en raison des problèmes économiques et sociaux (l’absence d’opportunités d’emploi, la difficulté de poursuivre des études…). La grande prison de Beyrouth compte 3 000 détenus, dont 1 000 Syriens.

 

Que demandez-vous pour continuer à soutenir ces actions ?

Un plan national d’actions avec les ONG locales doit être soutenu par les ONG internationales et les agences de développement. Aucune institution ne peut gérer la situation actuelle : 1 700 camps informels à travers 1 400 villes et villages du Liban. Les promesses de financements qui ont été faites à Londres, essentiellement par la Grande-Bretagne et l’Allemagne, portent sur 6 milliards de dollars, dont 1 milliard pour le Liban. Ces promesses sont moins faites par solidarité que par peur de voir les migrants syriens affluer en Europe.

L’argent doit être dépensé pour les bénéficiaires et non les structures du charity business. Une consultation médicale coûte 15 dollars avec une ONG locale, et ce montant peut doubler avec les Nations unies ou une ONG internationale. Selon le Guardian, seulement 2 % de toute l’aide dégagée pour les migrants syriens va aux ONG nationales. J’appelle à travailler avec ces ONG locales, sans chercher à se substituer à elles, car elles resteront après la crise.

 

Comment articuler le mieux possible l’action d’un financeur comme l’AFD et celle des acteurs locaux ?

L’AFD a lancé un travail formidable de développement sur deux ans dans le secteur de la santé, avec des cliniques mobiles et des soins de santé primaire, en partenariat avec des ONG – ce qui est nouveau. Ce genre d’action reste à développer conjointement par les ONG, particulièrement locales, en partenariat avec les bailleurs institutionnels, en coordination permanente avec les pouvoirs publics et quand nécessaire, le soutien complémentaire de partenaires internationaux et non gouvernementaux.

Les écueils à éviter portent sur le conflit traditionnel, dans la sphère de l’action humanitaire qui est la nôtre, entre le professionnalisme et l’engagement. Le professionnalisme, une qualité, peut déboucher sur une trop grande technicité, du travail administratif et de la bureaucratie. Par exemple, dans l’un de nos centres, un de nos partenaires questionnait les courbes de morbidité, nous expliquant que le nombre de consultations était trop élevé. Connaissant la situation de détresse immense vécue par les populations de cette zone, nous pensions élaborer conjointement un plan afin que l’approche curative soit complétée par une approche psycho-sociale. Or, ceux que nous considérions comme nos partenaires nous ont plutôt suggéré d’observer nos médecins, de revoir leur diagnostic et leur approche. Ils  estimaient qu’il existait une hiérarchie entre nos médecins et leurs médecins, qu’ils trouvaient plus professionnels. Des règles sont parfois établies par les ONG, théoriquement pour le bien-être de toutes les populations, mais résultent en fait en une technicité qui ne contribue pas à la dignité de tous.

Ce phénomène n’est pas spécifique à l’AFD. Sur le terrain, on s’adapte. Rappelons-nous que tout au long de l’histoire, l’action humanitaire a d’abord été religieuse, puis coloniale et solidaire, avant de devenir un « charity business » après la fin de la Guerre froide.

 

Comment améliorer les relations entre les organisations du Nord et du Sud?

Il faudrait en finir avec cette habitude qu’a prise l’Occident de tout décider partout, parce qu’il dispose du savoir, de la compétence et de la technologie. Dans notre village planétaire, le citoyen est désormais global, et l’on doit travailler d’égal à égal. Toujours vouloir apprendre à l’autre comment il faut travailler s’apparente à mon sens à du néo-colonialisme.

Pour ma part, j’ai étudié dix ans en France, je connais les droits de l’Homme et je n’ai pas à apprendre mon travail : œuvrer pour les plus vulnérables, ces gens que nous ne connaissons pas personnellement, ni moi ni nos partenaires extérieurs, relève d’une vocation, d’un engagement commun.

Au Liban, Amel a construit un partenariat pionnier avec Médecins du monde (MDM), sur un pied d’égalité. Ce type de relation doit nous permettre de lutter contre le creusement des inégalités, pour un monde plus juste, contre les doubles standards. C’est inhumain de passer sous silence des centaines de disparus s’ils sont Syriens, et de voir toute la presse parler d’un Occidental qui a été kidnappé quelque part.

 

Qu’attendez-vous du Sommet humanitaire mondial ?

Qu’il fasse un pas en avant, en gardant bien à l’esprit que le mieux est l’ennemi du bien. Comment progresser vers une action humanitaire plus engagée, plus solidaire ? Les Nations unies ont échoué à résoudre les problèmes sécuritaires dans le monde. Après la fin de la Guerre froide, l’idée de développement durable a été adoptée : à l’époque, la planète comptait 400 millions de pauvres et 10 milliardaires. Aujourd’hui, elle compte 2 milliards de pauvres et 550 milliardaires. Les riches s’enrichissent et les pauvres s’appauvrissent. Tout le monde sait que ça ne peut pas continuer. Même le président de la Banque mondiale le reconnait ! Il n’y a pas de démocratie sans développement. D’abord, on mange, et ensuite, on pense ! Il faut aller vers une action plus engagée sur le terrain dans la vision d’un avenir commun, avec un retour à l’Etat régulateur, sur lequel la société civile puisse faire pression pour corriger les inégalités.

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