Dawn Chatty a travaillé tour à tour sur les réfugiés palestiniens au Liban et en Jordanie, les réfugiés afghans en Iran, puis les réfugiés irakiens en Syrie et aujourd’hui, les réfugiés Syriens à travers la région. Entretien avec cet anthropologue américano-britannique spécialiste du Moyen-Orient.

Le profil des réfugiés syriens qui se rendent au Liban et en Jordanie est-il très différent ?

Il l’est sensiblement, en effet. Pas moins de 55 % des 640 000 Syriens réfugiés en Jordanie sont issus de milieux ruraux. Il s’agit de paysans et d’éleveurs pénalisés par le passé par de graves sécheresses, qui n’ont pas reçu de soutien de la part de leur gouvernement. Ils sont allés en Jordanie et par la suite, leurs familles les ont rejoints, en raison de la crise.

Au Liban, les Syriens viennent de Damas mais aussi d’Alep au nord et pas seulement des régions frontalières du sud. Ces populations comptent des chrétiens, des juifs, des alaouites et des musulmans. Il faut bien noter que 500 000 Syriens travaillaient déjà au Liban avant la crise, et représentaient l’essentiel de la force de travail dans le secteur de la construction. Là aussi, leurs familles les ont rejoints, et ils sont maintenant 1,5 million.

Pour mémoire, la région libanaise d’Akkar, frontalière de la Syrie, était syrienne jusqu’en 1938. Les premiers flux de réfugiés sont allés vers cette province, car la population y est très proche des Syriens. Désormais, les ressortissants syriens appartenant aux classes moyennes se rendent partout où ils ont de la famille et où ils pensent pouvoir survivre. Ils vont parfois directement vers l’Europe, mais ressentent pour la plupart le besoin d’être soutenus par des parents, avant de pouvoir trouver un emploi.

 

La gravité de la crise ne mène-t-elle pas à un constat d’impuissance de la communauté internationale ?

Certes, mais des pistes de réflexion restent ouvertes. Nous ne reconnaissons pas encore qu’au final, nous n’allons pas nécessairement assister à la chute de Bachar el-Assad. Le gouvernement syrien est en train de reprendre du terrain et s’attaque à tous ceux qui lui sont opposés : l’opposition dite « modérée » et les extrêmistes radicaux. Il semble que l’Occident n’est pas prêt à le reconnaître. Une fois que le régime aura repris contrôle de la ville d’Alep, il aura plus de 80 % de la population totale syrienne toujours en Syrie. En 2012, les Etats-Unis ont annoncé : « Plus de Bachar al Assad, il a tué trop de gens ». Il n’est pas question de le défendre, mais simplement de rappeler que les pays occidentaux se sont accomodés de Robert Mugabe au Zimbabwe, bien qu’il ait aussi tué beaucoup de gens.

Du point de vue politique, s’il y avait un peu plus de sympathie pour le peuple syrien et moins d’accent mis sur la nécessité de négocier avec un seul homme, on pourrait envisager l’impératif de reconstruction. Il faudra bien le faire, sinon nous serons confrontés à un « grand trou noir », comme en Afghanistan. Si l’Europe ne veut pas voir encore 2 millions de Syriens jetés sur les routes, il faudra bien reconstruire la Syrie, édifier des écoles, des routes, des hôpitaux. Sinon, comment la Turquie va-t-elle faire face ? La situation n’est pas tenable. L’Europe, sous cette pression, risque d’imploser. Il faut savoir que de plus en plus de familles syriennes envoient en Europe leurs jeunes garçons de moins de 18 ans, seuls, parce qu’ils savent qu’ils seront accueillis, formés, et pourront être renvoyés en Syrie plus tard.

 

On présente la situation des réfugiés syriens comme sans précédent, mais ne s’est-elle pas déjà produite dans la région ?

Oui, 1,5 million d’Irakiens se sont réfugiés en Syrie – autant que de Syriens aujourd’hui au Liban. Les Libanais ont tendance à oublier qu’ils se sont eux-mêmes réfugiés en nombre en Syrie entre 1975 et 1990, où ils bénéficié du système public syrien. Les Libanais se plaignent beaucoup, peut-être un peu trop !

 

Quelle est la perception la plus fausse et la plus répandue sur le conflit syrien ?

Un discours populiste prévaut en Europe, pour dire que les pays d’accueil sont pleins, qu’il s’agit de migrants musulmans qui vont détruire la société, s’attaquer aux femmes, etc. Et ce, alors que les Syriens qui s’y rendent appartiennent à la classe moyenne et sont des professionnels formés.

 

La Syrie va-t-elle être instable pendant de longues années ?

On pouvait espérer que l’opposition modérée soit en position de négocier rapidement avec le gouvernement de Bachar el-Assad. Les chances de voir ce scénario se produire s’amenuisent : les succès militaires russes laissent penser que le régime de Bachar el-Assad va reconquérir le pays.

 

Quelle serait votre recommandation aux gouvernements occidentaux, qui sont aussi des bailleurs de fonds ?

Il faut faire très attention à réduire les facteurs de départ (« push factors ») des Syriens et à peser sur les facteurs qui peuvent les inciter à rester en Syrie (« pull factors »). Les bailleurs de fond doivent se pincer le nez et travailler avec le gouvernement syrien. Nous devons absolument trouver un moyen de fournir de l’éducation aux réfugiés, qui sont déscolarisés depuis cinq ans, de manière à ce qu’ils puissent retourner construire une nouvelle Syrie dans un esprit différent.

La réponse régionale, au Liban et en Jordanie, consiste à créer de nouvelles écoles pour les réfugiés syriens, avec un cursus syrien allégé – sans histoire ni politique. Cette situation n’est pas près de changer, du moins sans intervention de très haut niveau. Quand les réfugiés irakiens ont afflué vers la Syrie entre 2006 et 2007, les autorités n’ont pas autorisé trop d’ONG à venir dans le pays et ont insisté pour que l’aide étrangère aille directement aux structures syriennes, pour que les réfugiés puissent fréquenter les écoles et les hôpitaux du pays. Le résultat est que les Irakiens ont été bien éduqués et ne sont pas devenus un groupe problématique en Syrie, où ils se sont intégrés.

 

Est-ce la bonne réponse face aux risques de radicalisation de ces jeunes ?

C’est aussi pourquoi les familles envoient leurs jeunes garçons seuls en Europe. Elles veulent les voir échapper à la radicalisation islamiste. Il existe là une opportunité en or dont nous devons vraiment prendre conscience, en Europe. Même si on n’éduque que 200 000 de ces jeunes et qu’on les initie à la façon de penser occidentale, ils pourront rentrer chez eux plus tard et reconstruire leur pays dans un autre esprit.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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