Homi Kharas, directeur adjoint du Programme sur l’économie mondiale et le développement du think tank américain Brookings Institution, a œuvré en tant qu’auteur principal et Secrétaire exécutif au secrétariat du Groupe d’experts de haut niveau chargé de fournir des orientations pour le programme-cadre de développement pour l’après-2015 (en 2012-2013). Le Groupe était placé sous la coprésidence de Ellen Johnson Sirleaf, Susilo Bambang Yudhoyono et David Cameron, respectivement chefs de l’Etat du Liberia, d’Indonésie et Premier ministre de Grande-Bretagne. Le rapport A New Global Partnership: Eradicate Poverty and Transform Economies through Sustainable Development [4] » a été publié le 30 mai 2013 ; il a servi de base aux discussions portant sur les Objectifs du développement durable (ODD).

Photo: Curt Carnemark / World Bank
Photo: Curt Carnemark / World Bank

Pensez-vous que les ODD puissent être réalisés ?

Oui, parce que les Nations vont nouer un dialogue utile autour de ces objectifs et mettre certaines structures en place. Au sein des pays concernés, les ODD vont inciter les structures militantes à évaluer les résultats obtenus et à demander des comptes à l’État.

Dans certains secteurs et dans certains cas, les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) ont porté leurs fruits, notamment dans le domaine de la réduction de la mortalité infantile ou de l’accès à l’eau. Dans d’autres cas, ils n’ont pas été atteints, par exemple pour l’accès universel à l’enseignement primaire. Dans l’ensemble, ils ont cependant eu un effet positif si l’on tient compte du nombre de personnes qui en ont bénéficié et des progrès accomplis depuis leur annonce. D’où la dynamique si positive qui prévaut aujourd’hui.

 

L’éradication de l’extrême pauvreté est-elle un objectif réaliste ?

Oui, à l’exception peut-être des pays en conflit. Mais il est difficile de se prononcer pays par pays ! Il y a deux ans, si vous m’aviez posé la question pour la Birmanie, j’aurais répondu par la négative. Aujourd’hui, je dirais « oui ».  Nous ne parviendrons peut-être pas à éradiquer l’extrême pauvreté partout, mais il faut poursuivre cet objectif. Les progrès enregistrés par les OMD sont très encourageants dans ce domaine.

 

Que recommanderiez-vous aux gouvernements pour lutter plus efficacement contre la pauvreté et soutenir le développement durable ?

La mise en phase de politiques publiques cohérentes est un point crucial, à tous les niveaux : multilatéral, bilatéral et national. On peut prendre l’exemple de la Syrie et de la crise des réfugiés : il est difficile de venir directement en aide à un pays d’accueil tel que la Jordanie, dans la mesure où il est classé parmi les « pays à revenus intermédiaires ». Du coup, jusqu’à récemment, la Jordanie ne pouvait pas bénéficier des aides concessionnelles de la Banque mondiale. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, qui montre à quel point nos systèmes doivent évoluer pour être plus cohérents et pertinents dans un monde qui se transforme.

On peut également citer la question des subventions aux biocarburants, qui rendent la lutte contre la faim plus difficile en créant des distorsions sur le marché des terres agricoles. Un grand nombre de problèmes que nous essayons de résoudre sont interconnectés. Il faut adopter une perspective plus large pour pouvoir les comprendre et les résoudre.

 

En matière d’aide au développement, qu’est-ce qui devrait changer ?

Pour aider les plus pauvres, les transferts monétaires directs ne sont pas forcement une solution, mais ils représentent un bon point de repère. Afin de réduire les coûts directs et de mise en œuvre, chaque fois qu’un organisme d’aide fournit un service, nous devrions nous demander quel serait le coût équivalent si l’on transférait de l’argent directement au groupe ciblé. Les technologies évoluent vite et il peut être plus efficace de proposer des transferts monétaires directs à bas coût plutôt que des projets fortement subventionnés. Le financement des projets restera une approche importante, mais il faut aussi évaluer comment un projet, par le biais de l’innovation, peut transformer tout un pays – au lieu de se focaliser uniquement sur le projet. Ainsi, l’essor des services bancaires sur téléphones portables peut avoir un impact beaucoup plus important que celui d’un projet spécifique ciblant une communauté locale.

Les partenariats entre les institutions publiques, les ONG et le secteur privé sont devenus des plateformes importantes, mais la méfiance réciproque qui est de mise entre ces structures freine la création de partenariats vraiment efficaces. Si nous voulons travailler avec le secteur privé dans le domaine du développement, le secteur public et les ONG devraient définir un ensemble de responsabilités bien établies pour les entreprises.

En termes d’infrastructures, après la COP21 de Paris, on sait que les investissements ne se chiffreront pas simplement en milliards de dollars mais en milliers de milliards de dollars. On sait que le coût des capitaux pour les investissements dans les infrastructures sobres en carbone reste élevé. Un pays en développement qui ne dispose pas des capitaux nécessaires sera tenté de choisir des options moins coûteuses, qui ne seront pas aussi efficaces. Pour aider ces pays à faire les bons choix en matière de technologies d’énergies renouvelables, il faut étudier la façon dont nous pourrions les aider à mobiliser des capitaux suffisants. Le coût des équipements « verts » est bon marché à l’heure actuelle, mais pas celui des capitaux. À cet égard, les institutions publiques ont un gros travail à effectuer.

Par ailleurs, il existe une opportunité à ne pas manquer : les données deviennent de plus en plus accessibles. Planet Labs dispose de 150 satellites opérationnels, qui permettent de dresser une cartographie actualisée de la planète. Les données en temps réel fournies par ces images peuvent donc être mises à profit dans les secteurs de l’agriculture, de l’urbanisme, des réseaux routiers et de tout ce qui touche aux plans d’aménagement.

 

Quels autres comportements les pays développés devraient-ils adopter ?

 Ils devraient passer en revue leurs dépenses en matière de systèmes mondiaux partagés (paix, climat, forêts, océans, etc). Les missions de maintien de la paix et l’aide humanitaire de l’Onu sont sous-financées. Les fonds fournis en réponse aux demandes d’aide sont maintenant sous la barre des 50 % des budgets demandés. Certaines institutions multilatérales sont financées pour fournir des biens et des services communs, mais elles ont mis davantage l’accent sur les services et ont réduit leur action en ce qui concerne les biens communs. Exemple : la surpêche reste un problème. Les traités internationaux couvrent la question, mais ils ne sont pas appliqués. Dans de nombreux nouveaux domaines, il y a un manque de règlementation et de normes, notamment dans les transferts de technologie, les paiements internationaux, etc.

 

Que pensez-vous du manque de règlementation pour les régulateurs de niveau planétaire, comme le système des Nations unies, par exemple ?

 Il est intéressant de noter qu’il n’existe pas de régulateur pour les agences multilatérales. Les principales parties prenantes sont les pays du G20, un groupe informel, une simple association de grandes économies. Elles sont les plus grandes économies et elles n’ont pas la légitimité voulue pour faire évoluer ces agences. La question centrale est donc de savoir qui se trouve aux manettes. Qui va se charger de vérifier si le système est, dans l’ensemble, à la hauteur de la tâche ?

 

Disposer d’accords multilatéraux est une chose : les faire appliquer serait une autre histoire ?

Nous avons besoin d’institutions multilatérales fortes. Nombre de ces institutions multilatérales, les Nations unies, les banques de développement ou les autres bailleurs de fonds manquent de ressources parce que les donateurs ne cernent pas clairement la mission de ces institutions ni quel devrait être le coût de leurs services. Quand une agence n’est pas efficace, il est difficile de déterminer s’il s’agit d’une question d’inefficacité interne ou plutôt d’un manque de ressources. Les mandats des institutions évoluent et elles doivent se réformer en interne pour devenir plus efficaces.

Par exemple, la Banque mondiale, sous la houlette de son nouveau président Jim Yong Kim, a engagé une série de réformes, en cours depuis trois ou quatre ans. Réformer les grandes institutions n’est pas une tâche facile car les diverses parties prenantes ont des interêts divergents, des désaccords politiques ou des restrictions budgétaires ; pourtant, comme cela a été mis en évidence durant la COP21 de Paris, le monde est confronté à une situation qui exige une réponse urgente, qui soit à la fois rapide, efficace et collective.

On peut parvenir à des accords multilatéraux, mais les mécanismes de régulation multilatéraux n’évoluent pas. C’est inquiétant. Nous avons besoin d’un cadre réglementaire, sans quoi nous vivrons dans un monde moins optimiste et plus politique, avec beaucoup de tensions.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

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