Dans le monde, les femmes effectuent 66% du travail, produisent 50% de la nourriture et pourtant ne perçoivent que 10% des revenus [1]. Cette vulnérabilité économique chronique est causée en grande partie par la distribution inéquitable du pouvoir, des ressources et des responsabilités en faveur des hommes. Leur renforcement économique contribue à leur autonomisation sociale, mais n’est pas suffisant pour que les droits des femmes soient pleinement respectés. Une mobilisation globale de la société est nécessaire. Il s’agit notamment de convaincre les hommes que le gain de pouvoir pour l’un n’implique pas une perte pour l’autre.

Copyright : Paul Kabré
Copyright : Paul Kabré

L’épargne, un outil pour l’autonomisation économique des femmes

L’accès à des produits financiers comme les comptes bancaires requiert, dans de nombreux pays, l’accord du mari ou des titres de propriété que les femmes possèdent rarement. Si 2,5 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à des services bancaires formels ou de microfinance, les femmes en sont les premières exclues. Dans les pays en développement, 46% des hommes déclarent avoir un compte en banque contre seulement 37% de femmes.

Au total, 2,5 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à des services financiers. Et malgré le développement de la microfinance, les populations les plus vulnérables et vivant dans des régions isolées en sont encore exclues. C’est pour soutenir ces communautés, qu’au début des années 1990, CARE a été la première ONG à développer la méthodologie des associations villageoises d’épargne et de crédit (AVEC). Ce modèle se base sur l’épargne non-institutionnalisée, un outil de lutte contre la pauvreté trop souvent ignorée au profit du crédit. Pourtant, l’épargne permet de se constituer des actifs qui réduisent la vulnérabilité face aux chocs (décès, aléas climatiques). En mettant en commun leurs économies, les membres des AVEC, dont 70% de femmes, ont la possibilité de se faire des prêts pour développer de micro-activités génératrices de revenus (commerce, maraîchage, petit élevage, etc). Les frais de remboursement sont ensuite répartis entre les membres.

Outre un gain économique, les formations techniques et juridiques, délivrées par les ONG qui encadrent le lancement des AVEC, renforcent les capacités génériques des femmes. Le développement de projets et la participation à l’auto-gestion du groupe jouent également un rôle important sur leur confiance en soi. Les femmes accèdent ainsi à un espace de pouvoir. Mais celui-ci reste fermé. Qu’en est-il du renforcement de leur rôle social au niveau familial et communautaire ?

Certaines femmes, membres d’AVEC, n’hésitent plus à s’affirmer au sein de leur famille. D’après une étude[2] menée en 2012 dans 11 pays, 39,7% des femmes interrogées, membres d’AVEC, déclarent influencer les décisions prises par leur mari (contre 29,8% en 2009). De même, 28% déclarent avoir une forte influence dans leur communauté (22% en 2009). 70% déclarent contrôler davantage leurs ressources financières (contre 65,5% en 2009). Quant aux violences domestiques, elles ont baissé sur la même période de 22,3% à 17,9%. Certaines femmes n’hésitent plus à s’affirmer au sein de leur village, notamment par le biais de projets collectifs comme des banques de céréales. En stockant les céréales pour les vendre à bas prix, notamment en période de soudure, ces femmes contribuent à la création de filet de sécurité alimentaire. Leur implication dans ce type de mécanismes de résilience font de ces femmes des actrices à part entières du développement local.

Enfin, elles n’hésitent plus à participer à la gouvernance locale et à défendre leurs droits parmi leur communauté. Une étude[3] menée dans 60 villages nigériens révèle qu’en 2004, 45 des 260 postes de conseillers municipaux étaient occupés par des femmes, membres d’AVEC qui avaient créé leurs propres activités génératrices de revenus. En 2011, elles étaient 140. L’évolution est frappante.

 

Faire évoluer les schémas de pensée

Cette émancipation n’est cependant pas automatique. Les stéréotypes de genre sont souvent si fortement ancrés dans les mentalités que les femmes elles-mêmes perpétuent des comportements qui les restreignent. Une étude d’évaluation menée en Inde en 2006[4] a montré que certaines femmes utilisaient leur épargne pour le paiement de dots ou d’avortements de fœtus féminins. Les AVEC sont pourtant une plateforme idéale pour informer les femmes de leurs droits. Les sessions de sensibilisation peuvent être étendue à des sujets tels que les mutilations génitales, l’héritage, les mariages précoces. Les femmes disposent ainsi d’une base de connaissances pour faire des choix informés[5].

Un autre vecteur essentiel est bien évidemment l’accès égalitaire à une éducation développant le raisonnement critique tout autant que les connaissances de base. Pour cela, la prise en compte du genre doit être intégrée à tous les niveaux du système éducatif. Eduquer les enfants au genre permettrait d’éviter les réactions hostiles des garçons et des hommes au renforcement économique des femmes. L’achat ou l’héritage de terres par les femmes, dans des régions où les ressources naturelles sont limitées, suscitent souvent des réactions hostiles[6].

De même, la contribution économique des femmes aux dépenses de leur famille bouleverse l’équilibre des pouvoirs entre mari et femme. Cela peut susciter des tensions qui se manifestent par l’interférence des hommes dans l’utilisation de l’argent gagné et parfois même par des violences domestiques. Pour y remédier, l’implication et l’engagement des époux dans l’élaboration des programmes doivent être systématique. La participation des hommes aux discussions sociales, initiées par les AVEC, contribue à l’évolution des schémas de pensée. L’objectif étant de déconstruire l’idée que les femmes et les hommes sont des groupes opposés dont le gain de pouvoir pour l’un implique une perte pour l’autre.

 

L’implication globale de la société, une nécessité

Associer un lien direct entre micro-épargne et autonomisation féminine est donc une vision trop naïve qui considérerait l’émancipation comme un processus uniquement individuel basé sur la création de richesse. Certes, les avancées sont réelles mais leur généralisation dépend de la création d’un environnement favorable au respect des droits des femmes. Cela ne peut que passer par le biais d’un mouvement social, politique et collectif.

Les Etats ont un rôle essentiel à jouer dans cette dynamique. Ce sont eux qui ont le pouvoir de reconnaître les droits de femmes au niveau législatif et national. Ils doivent également impliquer les autorités locales pour s’assurer de leur mise en œuvre concrète. Si nous reprenons l’exemple de l’accès des femmes à la propriété, on ne peut que déplorer le manque de formation d’un grand nombre d’autorités locales susceptibles de pouvoir intervenir dans les cas de spoliations. C’est pourquoi CARE intervient au Bénin et au Togo pour diffuser les lois nationales en langues locales et soutenir les autorités locales dans leur application.

La mobilisation pour le respect des droits des femmes doit être collective, au niveau national et international. C’est la responsabilité des bailleurs de fonds d’inciter les pays récipiendaires d’aides à respecter le principe universel d’égalité, en l’inscrivant par exemple comme condition dans les accords économiques signés entre Etats. Alors que l’autonomisation des femmes et des filles est reconnue comme un des moteurs du développement, il faut également que la communauté internationale tire les leçons des actuels OMD. Ce sont les objectifs relatifs aux femmes et aux filles où le moins de progrès a été constaté. L’autonomisation des femmes et des filles aura-t-elle la place qu’elle mérite dans le prochain agenda international de développement durable pour l’après 2015 ?

 

[1] Banque mondiale, 2013

[2] CARE, Plan, Barclays, Banking on Change: Breaking the Barriers to Financial Inclusion, 2012. Une étude menée en Egypte, Kenya, Ouganda, Mozambique, Ghana, Tanzanie, Zambie, Pérou, Inde, Indonésie, Vietnam.

[3] Elisabetta Micaro et Esther Rouleau, CARE Niger, Documentation de l’approche Mata Masu Dubara de CARE Niger. De la tontine à l’empowerment des femmes, novembre 2013.

[4] V. Sharma, CARE Inde, Enabling Empowerment : Strategic Impact inquiry, 2006.

[5] Elisabetta Micaro et Esther Rouleau, CARE Niger, Documentation de l’approche Mata Masu Dubara de CARE Niger. De la tontine à l’empowerment des femmes, novembre 2013 : Les membres des AVEC sont plus informées et ainsi généralement en faveur de la scolarisation des filles et plus enclines à adopter des comportements favorables en termes de santé reproductive et sexuelle que les femmes non membres d’AVEC.

[6] Helene Cheret, CARE Danemark, Women’s fight for land, 2013.

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