Un article de presse n’égale pas de la nourriture, de l’eau potable ou une assistance médicale en matière de vies sauvées. Mais attirer l’attention sur une crise est déjà une forme d’aide humanitaire, souligne Philippe Lévêque, de l’ONG Care France.

À Madagascar, l’un des pays en crise les moins couverts par les médias internationaux, un homme porte un bébé dans ses bras dans une rue inondée de la capitale Antananarivo, le 8 janvier 2020, après des pluies diluviennes. AFP

Le manque de médiatisation des crises a un impact non négligeable : qui dit moins de visibilité dit souvent moins de fonds et donc crise plus longue. Que faire pour changer la donne et mettre en lumière la souffrance de millions de personnes dans les médias ? Voici quelques réflexions.

Les dix crises les moins couvertes par les médias en 2019

C’est la quatrième année consécutive que l’ONG CARE publie le rapport Souffrir en silence, Suffering in Silence qui met en avant les dix crises humanitaires ayant le moins suscité l’attention des médias. Pour cela, nous analysons le traitement médiatique de quarante crises humanitaires ayant chacune affecté au moins un million de personnes en 2019. Au final, la recherche porte sur plus de 2,4 millions d’articles en ligne parus entre janvier et novembre 2019 dans cinq langues : allemand, anglais, arabe, espagnol et français.

En 2019, c’est la crise alimentaire à Madagascar qui arrive en tête de ce triste classement, avec uniquement 612 mentions. À titre de comparaison, la crise humanitaire la plus médiatisée, le conflit en Syrie, a comptabilisé plus de 425 000 articles.

Mais ce n’est rien face au club de football parisien du PSG, mentionné 2,7 millions de fois au cours de l’année 2019, ou encore le Real Madrid avec 3,1 millions d’articles. Le concours de l’Eurovision a quant à lui reçu plus de 95 000 citations juste sur le mois de mai 2019 et l’Oktoberfest de Munich 166 000 articles sur l’année 2019 !

Source : rapport Suffering in Silence, Care International

Bien sûr, le football et la musique sont des sujets de société importants. Mais les millions de personnes qui souffrent de crises humanitaires méritent tout autant l’attention du grand public.

Gouvernements, bailleurs de fonds, agences : permettre une couverture médiatique sur une crise

Certes, un article de presse n’égale pas de la nourriture, de l’eau potable ou une assistance médicale en matière de vies sauvées. Cependant, la corrélation est étroite entre la couverture médiatique et les financements alloués à une crise.

Parmi les dix crises les moins médiatisées selon ce rapport, trois figurent également sur la liste des crises les plus sous-financées de 2019 selon les Nations unies et six ont déjà figuré au moins deux fois dans ce classement.

 

 

Le fort rapport entre l’information du public dans les pays donateurs et le financement par les bailleurs institutionnels, les fondations ou les donateurs individuels, démontre qu’attirer l’attention sur une crise est déjà une forme d’aide humanitaire. Or le financement d’actions de communication par l’Agence française de développement ou le programme de la Commission européenne ECHO est aujourd’hui bien trop anecdotique. Une partie du budget des bailleurs de fonds devrait être systématiquement dédiée à la communication auprès du public sur une crise, particulièrement quand celle-ci a lieu dans des pays déjà peu médiatisés.

Cet argent pourrait être utilisé pour inciter les pays touchés à assurer une couverture médiatique plus large de la crise, pour organiser des visites de presse dans les régions affectées ou pour fournir un support logistique et une formation aux journalistes locaux.

Évidemment, la liberté de la presse est une précondition fondamentale : les pays en crise doivent pouvoir garantir un accès sécurisé et sans restriction aux journalistes. La liberté de la presse est essentielle pour mettre en lumière ce qui serait autrement passé sous silence.

 

Médias : choisir de traiter une crise est décisif 

La diminution des budgets, la chute des revenus de la publicité et la réduction du réseau des correspondants à l’étranger (particulièrement sensible dans la presse en Allemagne et en France) ont provoqué un vide dans la couverture médiatique des crises.

Lors d’une catastrophe, les conférences de rédaction sont plus sensibles au nombre de morts qu’à l’analyse et à la présentation des causes sous-jacentes de cette même catastrophe.

Le nombre de personnes en situations d’urgence va augmenter dans les années à venir et nous ne pouvons pas hiérarchiser leur souffrance en fonction du nombre de morts. Pour un média, s’engager à consacrer un certain pourcentage d’antenne ou d’espace à la couverture de ces crises humanitaires oubliées serait un exemple de changement positif.

Cela peut également se concrétiser par l’envoi d’un reporter par an pour couvrir une crise oubliée, par l’organisation d’une table ronde sur une crise oubliée qui sera retransmise dans le média, ou par un soutien en compétence ou en argent à des journalistes et médias locaux parfois très démunis.

 

Les organisations humanitaires : prêter notre voix à ceux qui n’en ont pas

Les ONG essayent de pallier le retrait des journalistes de terrain en proposant de nouveaux contenus ou en organisant des visites de presse afin de dénoncer ces crises humanitaires.

Les jeunes sont de plus en plus préoccupés par les crises climatiques (c’est la première préoccupation des jeunes Européens) et humanitaires. Ils réclament des informations complètes et fiables mais aussi davantage de témoignages des personnes directement concernées, via les médias qu’ils utilisent. Ils veulent aussi des témoignages porteurs d’espoirs et de solutions, ce qui n’est certes par toujours possible mais impose d’essayer de varier les angles de reportage.

Nous avons vu l’an dernier comment une adolescente suédoise a transformé une simple manifestation pour le climat en un mouvement mondial rassemblant des millions de personnes…

Avec l’essor du journalisme citoyen et les gens qui, partout dans le monde, descendent dans les rues pour faire entendre leur voix, il n’y a plus de doute : chaque voix, chaque geste compte et peut contribuer à lancer ou à renforcer un mouvement vers un monde plus juste et solidaire.

À nous aussi, acteurs et actrices du développement issus des pays riches, de laisser parler à notre place nos confrères et consœurs du terrain, souvent moins sollicités par les médias mais dont l’authenticité est un gage de crédibilité.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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