Que faire face à la recrudescence de nouvelles épidémies provenant des animaux ? C’est en élaborant les scénarios du pire, explique l’anthropologue Frédéric Keck (CNRS), que nous pourrons mieux anticiper les crises sanitaires

Un ingénieur présentant un vaccin expérimental contre le COVID-19, au laboratoire de contrôle qualité des installations de Sinovac Biotech à Pékin, en Chine le 29 avril 2020. Photo NICOLAS ASFOURI / AFP
Un ingénieur présentant un vaccin expérimental contre le COVID-19, au laboratoire de contrôle qualité des installations de Sinovac Biotech à Pékin, en Chine le 29 avril 2020. Photo NICOLAS ASFOURI / AFP

Anthropologue au CNRS, Frédéric Keck travaille sur les crises sanitaires suscitées par les épidémies d’origine animale. De 2007 à 2013, il a effectué des recherches ethnographiques dans trois territoires – Hongkong, Singapour et Taïwan – marqués au tournant des années 2000 par les épidémies de grippe aviaire et de SRAS. Il en tire un ouvrage, Les Sentinelles des pandémies : Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine (Éditions Zones Sensibles, juin 2020). Mêlant réflexions théoriques et approche empirique, Frédéric Keck ouvre des pistes fécondes pour penser les politiques de gestion des risques à l’heure d’une crise comme celle du Covid-19.

 

Au-delà des épidémies comme le coronavirus, on constate une recrudescence des zoonoses, des infections causées par un agent pathogène franchissant la barrière des espèces. Comment l’expliquer ?

Depuis une quarantaine d’années, les zoonoses constituent une part croissante des maladies infectieuses émergentes. C’est un cycle qui s’ouvre avec l’apparition au Congo du virus Ebola, en 1976, transmis des chauves-souris aux humains en passant par les primates. Vingt ans plus tard, les pays d’Europe occidentale sont confrontés à l’encéphalopathie spongiforme bovine, dite maladie « de la vache folle », qui chez les humains se manifeste comme une variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Dans les mois qui suivent, à l’automne 1997, c’est la grippe aviaire qui met en émoi l’Asie du Sud-Est : le virus H5N1 cause la mort de six personnes sur dix infectées, et contraint les autorités à ordonner l’abattage de 1,5 million de volailles. En 2003, à partir de cette aire géographique également, le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) se propage dans plusieurs pays en faisant environ 800 victimes : les réservoirs animaux de ce nouveau coronavirus sont les chauves-souris et l’animal intermédiaire la civette masquée.

À chaque fois, ces pathologies sont apparues dans des zones de grande proximité entre humains et animaux, où des environnements sauvages ont subi le choc de transformations économiques massives – la déforestation, l’urbanisation, le développement de l’élevage industriel. Au sein des sociétés qui les affrontent, elles se transforment en une « mémoire des épidémies » singulière, qui conditionne la gestion des crises sanitaires ultérieures et l’appréhension des relations entre humains et non-humains.

 

 

Face à ces crises sanitaires, vous distinguez trois paradigmes dans votre livre : la prévention, la précaution et la préparation. À quelle « mémoire des épidémies » peut-on les rattacher ?

La prévention se met en place en Europe au xixe siècle, à l’époque de Pasteur. Elle repose sur la connaissance du virus et de la maladie : on évalue statistiquement le risque par des calculs de probabilité. Pour le contenir et l’annihiler, on part en guerre en sacrifiant souvent une partie des animaux et en menant des campagnes de vaccination. Cela correspond au modèle idéal-typique de ce que je désigne comme les sociétés pastorales : placé en surplomb, le berger contrôle son troupeau, avec lequel il entretient un rapport de domination.

Le principe de précaution fait quant à lui son apparition en Allemagne, dans les années 1970. En France, il est popularisé à la faveur de l’épidémie de vache folle. Dans ce cas de figure, les experts scientifiques sollicités par les autorités travaillent sur des hypothèses maximales de risque, afin de pouvoir envisager les pistes d’intervention massive à même de réduire la réalisation de ce risque. Plusieurs scénarios du pire sont alors élaborés, charge aux décideurs de trancher sur la démarche à suivre. Le problème, c’est que l’État, très protecteur, est toujours accusé d’en faire trop ou pas assez. Le débat peut toujours tomber dans la moralisation : « Vous avez sous-estimé le risque, donc vous avez commis une faute. »

La rationalité de la préparation, le troisième paradigme, est tout autre : elle présuppose que la catastrophe est inévitable. Il s’agit moins de calculer un risque que d’en imaginer concrètement les conséquences. C’est une rationalité qui se nourrit de la fiction. Elle relève davantage de l’idéaltype cynégétique, celui des chasseurs-cueilleurs qui, évoluant dans un environnement instable, communiquent davantage avec les animaux et sont habitués à en détecter les signes.

 

La Chine, où le succès économique se poursuit au prix d’une perturbation des écosystèmes, et les territoires voisins – Hongkong, Taïwan et Singapour – sont des hotspots dans la lutte contre les zoonoses émergentes. Pour quel paradigme les gouvernements ont-ils opté ?

Ils ont déployé une logique de la préparation qui avait été élaborée d’abord aux États-Unis dans un contexte de fin de la guerre froide : comme l’a raconté le sociologue Andrew Lakoff dans son ouvrage Unprepared: Global Health in a Time of Emergency, après la chute de l’empire soviétique, les autorités américaines, hantées par la crainte du bioterrorisme, ont commencé à travailler sur des scénarios d’attaque à la variole, par exemple.

Finalement, ce sont les épisodes de la grippe aviaire, puis du SRAS qui ont amené les pays d’Asie du Sud-Est à déployer concrètement trois approches, ce que j’appelle les « trois S » de la préparation : la sentinelle, la simulation, le stockage. Initié en 2004 dans le cadre d’une coopération avec la France, le laboratoire P4 de Wuhan joue en Chine le rôle de sentinelle – il y a d’ailleurs de fortes probabilités que Wuhan ait été le lieu d’identification du dernier coronavirus plus que le lieu de son apparition. À la même époque, le pays se lance dans des exercices de simulation de pandémie au sein des hôpitaux. Enfin, les mesures de stockage sont lancées, qu’il s’agisse de masques ou d’antiviraux.

 

Peut-on considérer pour autant que la gestion chinoise de l’épidémie du Covid-19 a été une réussite ?

La Chine a été une bonne sentinelle, mais a échoué dans le rôle de lanceur d’alerte. Le critère de la bonne sentinelle, c’est la rapidité avec laquelle elle détecte un signal. Le bon lanceur d’alerte, lui, parvient à faire remonter ce signal auprès de différents acteurs : les décideurs politiques, l’opinion publique. Encore faut-il, pour cela, bénéficier de la liberté d’expression : c’est ce qui a manqué au docteur Li Wenliang, qui a cherché à alerter sur le risque d’épidémie dès décembre 2019, mais que les autorités chinoises ont arrêté en l’accusant de propager des rumeurs. La deuxième vague de l’épidémie qui s’esquisse à Pékin montre que le gouvernement chinois ne recule devant aucun sacrifice pour contenir l’épidémie dès les premiers signaux d’alerte, peut-être au détriment de sa reprise économique.

À l’inverse, lors de l’épidémie de grippe aviaire en 1997, Hongkong est parvenu à être à la fois sentinelle et lanceur d’alerte : après avoir identifié le virus, les chercheurs hongkongais ont collaboré avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les Centers for Disease Control and Prevention, l’agence fédérale américaine en charge de la santé publique. La lutte pour les libertés démocratiques menée actuellement là-bas contre la volonté hégémonique de Pékin touche donc aussi la gestion des épidémies.

 

Même si elle n’est pas encore achevée, y a-t-il déjà un bilan à tirer de la crise du Covid-19 ?

Cette pandémie a été une expérimentation globale : elle va permettre de repérer les modèles à suivre. Plusieurs petits États ont eu une gestion de la crise sur laquelle on aurait intérêt à se pencher : Taïwan, la Corée du Sud, mais aussi la Nouvelle-Zélande. Ce qui est certain, c’est que le confinement ne constitue pas une bonne mesure de préparation : on ne pouvait pas y échapper, mais il ne peut être reconduit indéfiniment.

Au-delà de la problématique de santé publique, l’expérience peut aussi nous inciter à questionner nos comportements individuels. Le sujet n’est pas vraiment notre relation aux chauves-souris et aux pangolins, mais plutôt la viande que l’on consomme : si elle est un agent pathogène, ne faut-il pas en manger moins ? Toute zoonose marque une rupture : elle enrichit notre mémoire des épidémies, et interroge les liens que nous entretenons avec les non-humains.

 

Propos recueillis par Emmanuelle Josse

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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