Le dernier rapport de la FAO montre que la faim recule dans le monde. La malnutrition a-t-elle remplacée la sous-nutrition ? Dans quelle mesure la malnutrition est un frein au développement d’un pays ? La malnutrition touche-t-elle des pays plus fortement que d’autres ? Comment lutter efficacement contre la malnutrition ? Entretien avec Florence Mouton, spécialiste sécurité alimentaire à l’Agence Française de Développement.

© Gates Foundation
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Le dernier rapport de la FAO montre que la faim recule dans le monde. La malnutrition a-t-elle remplacée la sous-nutrition ?

La malnutrition est une notion plus large que la sous-nutrition car elle comprend aussi les situations de carence (en protéines, en fer, en iode et en vitamines par exemple) ainsi que les problèmes de surpoids et d’obésité qui augmentent fortement, y compris dans les pays en développement.

Le dernier rapport de la FAO, « l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde 2014 », montre effectivement que la sous-nutrition ou sous-alimentation régresse en chiffre absolu dans le monde. 805 millions de personnes sont toutefois encore en situation de sous-alimentation chronique soit un peu plus que la population de l’Europe. De plus, ces chiffres globaux cachent de grandes disparités : si les progrès ont été importants en Amérique Latine par exemple, le taux de prévalence de la sous-alimentation en Afrique reste élevé et a peu diminué ces dernières années.

Les chiffres de la malnutrition sont évidemment encore plus alarmants. Ce sont, d’après le Document d’Orientations Stratégiques sur la nutrition adopté par la France en 2011, 10 enfants qui en meurent chaque minute. Selon l’UNICEF, environ un quart des enfants de moins de 5 ans (soit 165 millions) souffre de retard de croissance. Les situations de carence, encore appelées « la faim cachée », touchent 2 milliards de personnes dans le monde selon la FAO. On estime enfin que 500 millions de personnes sont obèses.

On a longtemps considéré la question de la faim uniquement en termes de calories. On prend désormais en compte la question de la malnutrition dans sa complexité.

 

Dans quelle mesure la malnutrition est un frein au développement d’un pays ?

La malnutrition a des effets graves : elle altère le développement physique et cognitif lorsqu’elle touche les enfants, notamment dans leurs 1 000 premiers jours de vie (depuis la conception jusqu’aux 2 ans de l’enfant). On observe ainsi que la nutrition et l’état de santé de la mère jouent un rôle déterminant dans les retards de croissance des enfants. Comme le souligne le dernier rapport de l’UNICEF sur le sujet, une mère malnutrie est plus susceptible de donner naissance à un enfant présentant un retard de croissance, ce qui perpétue le cercle vicieux de la sous-nutrition et de la pauvreté. Il existe aujourd’hui un consensus sur l’importance de la lutte contre la malnutrition maternelle et infantile (MMI) dans les stratégies de développement.

Les conséquences d’un retard de croissance sont extrêmement graves car un enfant ayant connu un retard de croissance aura des séquelles toute sa vie. Des recherches menées dans le cadre d’une étude intitulée « Le coût de la faim en Afrique: incidences socioéconomiques de la malnutrition infantile en Égypte, en Éthiopie, en Ouganda et au Swaziland » (COHA) ont montré par exemple qu’il existe un lien entre les niveaux de malnutrition et le pourcentage de redoublement des enfants au niveau primaire. Au-delà de la question morale, la malnutrition a des conséquences directes en termes de coûts économiques, pour les individus et pour la société : systèmes scolaires, systèmes de santé, productivité des individus, etc. L’étude COHA chiffre ces coûts à 1,9% du PIB en Egypte l’Egypte, 3,1% au Swaziland, 5,6% en Ouganda et 16,5% en Ethiopie.

 

Quelle sont les causes de la malnutrition ?

Il convient tout d’abord de balayer certaines idées reçues. Ainsi que le souligne le PAM (Programme Alimentaire Mondial), et malgré l’impression que peuvent donner les medias, moins de 8% des victimes de la faim se trouvent dans des situations d’urgence : ce sont les bébés que les mères ne peuvent pas allaiter, les personnes âgées délaissées, les habitants des bidonvilles sans emploi, les fermiers sans terre labourant celles des autres.

La malnutrition a des causes multifactorielles que l’UNICEF a classifiées. Les deux principales causes immédiates sont l’inadéquation de la ration alimentaire et la maladie. Leur interaction tend à créer un cercle vicieux : l’enfant en situation de sous-nutrition par exemple résiste moins bien à la maladie, qui peut elle-même aggraver sa sous-nutrition.

L’inadéquation de la ration alimentaire et la maladie sont liées elles-mêmes à des causes appelées sous-jacentes et qui se classent en trois groupes : l’insécurité alimentaire des ménages, l’insuffisance des services de santé, d’eau et d’assainissement, et la mauvaise qualité des soins apportés aux enfants et aux femmes.

Il est admis aujourd’hui que l’augmentation de la production agricole ne suffit pas seule à assurer la sécurité alimentaire. Encore faut-il que les ménages aient accès aux vivres, accès qui se distingue de la disponibilité. Une famille trop pauvre ne peut acheter des produits, même si ces produits sont présents sur le marché. Ceci fait aussi le lien avec les questions qui se posent actuellement sur l’intérêt des systèmes de protection sociale. De plus, la dégradation de l’environnement, le changement climatique et la mauvaise gestion des ressources naturelles sont autant de facteurs qui favorisent l’insécurité alimentaire chronique.

Le manque d’accès aux services de santé pour les populations les plus démunies ainsi que le manque d’accès à l’eau potable et à un assainissement efficace, l’insalubrité dans et autour des maisons qui favorisent la propagation des maladies infectieuses sont autant de facteurs de malnutrition.

Les pratiques de soins enfin sont essentielles : prendre soin d’un enfant, c’est le nourrir, l’éduquer, le guider et de ce point de vue l’éducation joue un rôle primordial.

Mais ces causes sous-jacentes résultent elles-mêmes de causes plus fondamentales. En effet, ainsi que l’écrit l’UNICEF, « les facteurs politiques, juridiques et culturels, comme le degré auquel les droit des femmes et des jeunes filles sont protégés par la loi et la coutume; le système politique et économique déterminant la distribution du revenu et des avoirs; enfin, les idéologies et les politiques gouvernant les secteurs sociaux » sont déterminants dans la lutte contre la malnutrition.

En conclusion, la malnutrition, et en particulier la sous-nutrition, touche principalement les populations les plus fragiles, les plus défavorisées et notamment, les enfants, les femmes et les communautés rurales. Toutefois, dans le cadre spécifique des pays en développement, l’obésité touche fortement les populations urbaines aisées La malnutrition interroge le système alimentaire dans toutes ses dimensions y compris les changements d’habitudes alimentaires et la responsabilité des entreprises de l’agroalimentaire.

 

Pouvez-vous nous donner des exemples de pays qui ont fortement investi dans la lutte contre la malnutrition ?

Compte-tenu des causes multifactorielles de la malnutrition, la réponse à apporter, si l’on veut obtenir des résultats à grande échelle, ne peut être qu’une réponse à la fois politique, multisectorielle et coordonnée.

En Ethiopie, si la situation reste très préoccupante, le pourcentage d’enfants de moins de cinq ans souffrant de retard de croissance a diminué en quelques années de 57 % à 44 %. Ces résultats ont été obtenus grâce à un Programme National de Nutrition qui comprenait notamment des services de santé gratuits, le déploiement de programmes de nutrition communautaires et la mise en place d’un socle de protection sociale. Plusieurs bailleurs de fonds se sont coordonnés pour appuyer ce programme.

Les actions telles que la promotion de l’allaitement maternel, l’éducation nutritionnelle, la planification familiale, la prise en charge nutritionnelle dans les centres de santé etc. sont autant de mesures essentielles, permettant d’améliorer la situation nutritionnelle des populations. Néanmoins, elles restent insuffisantes. La FAO recommande d’intégrer des objectifs nutritionnels explicites dans les politiques en matière d’agriculture, de santé, d’éducation, d’économie et de protection sociale. On a, à ce titre, beaucoup parlé des avancées très importantes obtenues en matière de nutrition au Brésil grâce aux programmes de protection sociale « faim zéro » et « Bolsa Familia » distribuée à des millions de famille sous réserve que leurs enfants aillent à l’école.

Toutefois, le déploiement de programmes nationaux avec des politiques ambitieuses de lutte contre la malnutrition n’est pas toujours possible soit parce que la situation des pays ne le permet pas, comme dans les pays en situation de crise, soit parce que les autorités des pays ne sont pas assez convaincues de l’importance de cette thématique. Des bailleurs de fonds et des ONG appuient la mise en œuvre de projets en promouvant notamment un développement agricole « sensible aux enjeux nutritionnels » en synergie avec des programmes de santé qui intègrent la lutte contre la malnutrition. On peut citer également des initiatives locales : à Madagascar, des centres de conseils d’éducation nutritionnelle et de fourniture d’aliments adaptés ont été créés. Afin de pérenniser les activités menées, les porteurs de projet ont décidé de passer d’une logique associative à une logique entrepreneuriale à travers la création d’une entreprise sociale Nutri’zaza.

 

Quelles sont donc vos principales recommandations pour lutter efficacement contre la malnutrition ?

Les exemples précédents montrent qu’il est possible d’agir à tous les niveaux si la lutte contre la malnutrition est bien identifiée comme un objectif de développement.

Le dialogue politique avec les autorités constitue un premier stade important. Pouvoir appuyer un pays, qui a défini une politique de lutte contre la malnutrition, dans ses efforts et ce en coordination avec d’autres bailleurs est évidemment la situation idéale pour obtenir les résultats les plus visibles.

Mais, prendre en compte la lutte contre la malnutrition dans la définition d’un projet quel que soit le secteur et avoir conscience de l’importance d’approches multisectorielles dans la résolution des problèmes de malnutrition constitue une étape décisive.

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