La démission forcée du président Keïta est-elle l’occasion de repartir sur de nouvelles bases au Mali ? Pour Thomas Hofnung, rédacteur en chef de iD4D, elle risque surtout de renforcer à terme la défiance des citoyens vis-à-vis des politiques.

Assimi Goïta, le président du Comité national pour le salut du peuple, lors d’une réunion le 22 août à Bamako (ANNIE RISEMBERG / AFP)

Un coup d’État militaire est-il « acceptable » comme dernier recours pour sortir d’une impasse politique ? Le 18 août dernier, un groupe de soldats dirigés par des officiers supérieurs a décidé de son propre chef de mettre un terme au second mandat du président malien, Ibrahim Boubacar Keïta (dit « IBK »), élu en 2013 et réélu en 2018. Le chef de l’État ayant refusé de céder aux militaires lui intimant l’ordre de démissionner, les putschistes se sont rendus à sa résidence pour le mettre aux arrêts, ainsi que son Premier ministre Boubou Cissé, qui refusait lui aussi de céder à l’ultimatum.

Après avoir brièvement demandé le rétablissement du président malien dans ses fonctions, l’organisation sous-régionale ouest-africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), a finalement entériné la mise à l’écart d’un dirigeant rejeté par une frange croissante de la population face à la montée inexorable de l’insécurité à travers le pays (au nord et surtout au centre), une corruption grandissante, dont l’armée a fait également les frais, et plus généralement devant les défaillances répétées de l’État régalien, comme paralysé depuis des mois, sinon des années. Aujourd’hui, de nombreuses voix, au Mali et à l’extérieur de ses frontières, affirment que cette crise représente une « opportunité », voire une « chance » pour changer la donne au Mali et repartir sur des bases politiques assainies.

 

L’armée, acteur politique central au Mali

À très court terme, le coup de force offre assurément l’occasion de rebattre les cartes sur la scène politique. Les officiers qui ont pris le pouvoir sous la bannière du « Comité national pour le salut du peuple » (CNSP) ont rapidement entrepris de discuter avec des représentants du mouvement d’opposition M5-RFP (Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques), une coalition rassemblant des mouvements d’opposition, des personnalités politiques en rupture de ban avec le camp d’IBK, des membres de la société civile et des proches de l’influent imam Mahmoud Dicko. Après avoir mobilisé l’opinion à Bamako contre le régime pendant des semaines, le M5-RFP espère bien rafler la mise aujourd’hui. Son chef de file, Choguel Maïga (un ancien ministre d’IBK), a ainsi déclaré le 26 août dernier que son mouvement et le CNSP constituaient les « deux acteurs majeurs » de la transition « tant attendue » par la population malienne.

Si le M5-RFP a su mobiliser des foules importantes à Bamako contre le gouvernement, poussant l’armée à agir, il devra confirmer demain les attentes placées en lui par une partie non négligeable de l’opinion malienne. Pour l’heure, ce sont les militaires qui assument le rôle central dans le nouveau chapitre en train de s’écrire au Mali. Une fois de plus. Depuis son indépendance, en 1960, cette ancienne colonie française a connu pas moins de quatre coups d’État : en 1968, en 1991, en 2012 et en 2020. Le pays a été dirigé par un militaire, Moussa Traoré, de 1968 à 1991, puis par un ancien parachutiste, Amadou Toumani Touré (alias « ATT »). Maître d’œuvre du coup d’État de 1991 contre Moussa Traoré, ATT cède le pouvoir à un civil un an plus tard, Alpha Oumar Konaré, et gagne au passage le surnom de « soldat de la démocratie ». En 2002, ATT se présente et devient à son tour président. Réélu cinq ans plus tard, il est chassé du pouvoir en mars 2012 par un quarteron de sous-officiers, juste avant la fin de second mandat, alors que toute la moitié nord du pays est tombée aux mains de groupes séparatistes touaregs et djihadistes.

 

 

Après dix-huit mois de pressions internationales tous azimuts et une intervention militaire française lancée début 2013 (l’opération Serval) contre les groupes djihadistes, Ibrahim Boubacar Keïta accède au pouvoir en remportant haut la main la présidentielle de l’été 2013 (avec 77 % des suffrages exprimés). Malgré l’extension de la violence dans le centre du Mali, la paralysie du processus de réconciliation avec les groupes touaregs et de multiples accusations de corruption, il est réélu en 2018 dans des conditions contestées et dans une atmosphère de résignation générale. Au second tour, le taux de participation a tout juste dépassé les 34 % de l’électorat. Deux ans plus tard, alors que la colère gronde à Bamako et que l’impasse politique est totale, IBK est donc à son tour balayé par les militaires.

 

Au Mali, des partis politiques largement discrédités

La forte capacité de mobilisation du M5-RFP à Bamako peut-elle se traduire par un renouveau de la politique au Mali ? Celle-ci fait actuellement l’objet d’un large discrédit, comme le révélait un sondage publié en juillet dernier par le réseau de chercheurs panafricain indépendant Afrobarometer : si l’indice de confiance dans le président de la République se situait alors à 47 %, celui des partis au pouvoir était tombé à 38 % et celui des partis d’opposition… à 37 %. Tous logés à la même enseigne. Au Mali, les frontières entre les deux sphères sont poreuses, un farouche opposant d’hier pouvant être propulsé ministre le lendemain.

Dans ce même sondage, ce sont les chefs traditionnels, les forces de sécurité et les leaders religieux qui bénéficient de l’indice de confiance le plus élevé (respectivement 83 %, 82 % et 78 %). Étonnamment, l’opinion malienne garde donc une confiance très élevée dans une institution militaire qui continue de subir des revers cuisants sur le terrain face aux groupes armés et qui est régulièrement accusée par les organisations de défense des droits de l’Homme d’exactions envers les civils. C’est elle qui aujourd’hui, à travers le Comité national pour le salut du peuple, dicte l’agenda politique et donne le tempo.

 

« Défaire le coup d’État sans revenir en arrière »

Tout l’enjeu de la période qui s’ouvre porte sur la durée de la transition. Échaudé par la faillite du régime d’IBK, et semble-t-il méfiant vis-à-vis des partis politiques, le CNSP paraît avoir envisagé une transition longue, initialement d’une durée de trois ans, dirigée par un militaire. Mais sous la pression internationale, notamment de la CEDEAO, il va sans doute devoir se raviser. L’organisation ouest-africaine veut en effet réduire au minimum la durée de cette transition pour revenir dès que possible à l’ordre constitutionnel, et confier les rênes de la transition à un civil.

Comme le résume bien le think tank International Crisis Group, il s’agit de « défaire le coup d’État sans revenir en arrière ». Autrement dit, empêcher que les militaires ne s’enkystent au pouvoir sans retomber dans les errements du régime d’IBK. Le défi est capital. Car au fil des crises, les Maliens risquent de perdre durablement et profondément foi dans la politique. Et face à cette perte de confiance, en dehors d’une armée, par nature mal outillée pour gouverner, un homme pourrait bien apparaître comme un nouveau recours : l’imam Mahmoud Dicko.

Figure de proue du mouvement M5-RFP, cet influent leader religieux, qui entretient une savante ambiguïté vis-à-vis des mouvements salafistes, a déclaré dans un premier temps qu’il retournait à la place qui est la sienne, la mosquée, après avoir obtenu ce qu’il demandait : le départ d’IBK. Mahmoud Dicko, dont l’autorité sort indéniablement renforcée de cette séquence, affirme qu’il ne fait pas de politique. Ce qui ne l’a pas empêché d’adresser un premier avertissement au CNSP, auquel il reproche de faire cavalier seul. Par le passé, en mobilisant massivement ses partisans, Mahmoud Dicko a fait reculer le gouvernement sur plusieurs décisions qu’il jugeait contraires aux valeurs de l’islam (Code de la famille, contenu des manuels scolaires, etc.). Et si, en définitive, c’était lui le grand vainqueur du coup du 18 août ?

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda