Pour accélérer la transition énergétique, augmenter le prix de la tonne de carbone dans les coûts de production est une solution. À condition d’instaurer un mécanisme d’ajustement aux frontières pour ne pas pénaliser les industriels européens.

- Le conteneur Cosco Shipping Cargo dans le port de Fos-Sur-Mer à Marseille en France. © CLEMENT MAHOUDEAU / AFP
- Le conteneur Cosco Shipping Cargo dans le port de Fos-Sur-Mer à Marseille en France. © CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

Du fait de la mondialisation des échanges, une partie des émissions de CO2 d’un pays peut être délocalisée si on déplace les usines les plus émettrices. C’est l’un des multiples vases communicants générés par la mondialisation. Le calcul de l’empreinte de consommation permet de tenir compte de ces échanges, en ajoutant aux émissions territoriales (émises localement) celles incorporées dans les biens importés et en retranchant celles des biens exportés.

La Chine et l’Inde ont ainsi des empreintes territoriales supérieures à leurs empreintes de consommation. Une partie des rejets de CO2 de leurs usines sert à fabriquer des biens qui sont mis dans des containers pour être consommés à l’extérieur.

Les États-Unis, le Japon, l’Europe ont une empreinte carbone de consommation supérieure à leurs émissions territoriales. L’Union européenne à 28 est la zone économique qui importe le plus de CO2 incorporé dans les biens manufacturés. En 2018, pour des émissions territoriales de 3,5 Gt de CO2, son empreinte de consommation a été de 4,2 Gt. Cet écart, de l’ordre de 20 %, s’est accru entre 1990 et la fin des années 2000, avant de se rétracter légèrement depuis. Une partie des réductions opérées sur le territoire européen a donc été un trompe-l’œil. Il y a eu ce qu’on appelle une « fuite de carbone » : depuis 1990, la réduction des émissions territoriales de l’Union européenne a été de 21 % ; celle de l’empreinte carbone de seulement 15 %.

 

Un mécanisme protecteur pour contrer les fuites de carbone

Pour prévenir le risque de fuites de carbone, l’une des premières annonces d’Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, en présentant le Green Deal européen a été de reprendre à son compte le projet d’un « mécanisme d’ajustement aux frontières ». L’idée est assez simple : avec le système des quotas, les industriels européens incorporent le prix de la tonne de CO2 dans leurs coûts de production. Pour accélérer la transition, il convient d’augmenter ce prix.

Or si les industriels se trouvent en compétition avec des zones non soumises aux mêmes contraintes, cela peut amoindrir leur compétitivité et inciter à des fuites de carbone. La parade est alors la suivante : mettre en place un système de taxes/subventions aux frontières, fonctionnant comme un sas égalisant les conditions de concurrence et bloquant les fuites de carbone potentielles.

 

 

Techniquement, un tel dispositif est compliqué à déployer. Il risque de conduire à des incitations indésirables, notamment à surprotéger les industriels sous quotas, les plus émetteurs de CO2, au détriment de leurs clients fabriquant des produits transformés : par exemple, les producteurs d’acier brut au détriment des fabricants d’automobiles ou d’éoliennes.

 

Combattre le dumping climatique

Politiquement, la mise en place du dispositif repose sur l’idée que l’Europe impose des contraintes climatiques à ses industriels et pas aux autres. « Les autres » risquent justement, au moment de l’introduction du dispositif, de montrer qu’ils ne font pas rien. Ils vont revendiquer des exemptions ou des tarifs privilégiés. Sans compter le cas des pays moins avancés : l’Europe va-t-elle leur appliquer ce mécanisme d’ajustement, au risque de procéder à un retour au protectionnisme contre le développement ?

En matière commerciale, l’Europe devrait envoyer un message simple : ni soumission aux règles de la liberté du commerce, ni multiplication des actions protectionnistes, mais promotion de nouvelles règles du commerce international accordant le primat aux normes climatiques. L’une des implications immédiates en est de combattre le dumping climatique d’où qu’il vienne. Une autre consiste à renforcer les politiques de coopération privilégiant des modes de développement plus soutenables, en particulier dans les pays moins avancés.

 

Aide au développement : quelle solidarité de l’Union européenne avec l’extérieur ?

La crise économique déclenchée par le Covid-19 va avoir des répercussions gravissimes sur les pays moins avancés. Elle risque de faire remonter fortement la grande pauvreté dans le monde pour la première fois depuis 1990. Quels leviers d’action peuvent être mobilisés ?

À très court terme, la réponse des gouvernements locaux doit être similaire à celle des pays riches : « Pour protéger leur économie de l’effondrement, ils doivent rassurer les citoyens en leur expliquant qu’un soutien financier leur sera apporté aussi longtemps que nécessaire », suivant la formule d’Esther Duflo et Abhijit Banerjee. D’après ces deux spécialistes du développement, le réseau de téléphonie mobile permet aux gouvernements de transférer rapidement du cash à la population, au titre d’un socle de subsistance. Le point faible est leur capacité de refinancement du déficit public. Il serait donc de l’intérêt même des Européens d’intervenir sur ce plan.

La dette publique africaine est détenue à un peu plus de 40 % par des créanciers privés. Avec la pandémie, ses taux ont bondi, bloquant tout refinancement. Face à cette situation insoutenable, le G20 a promu mi-avril 2020 un moratoire qui ne résout rien, mais permet de gagner du temps. Les appels à l’annulation pure et simple de cette dette se sont multipliés. Une initiative forte de l’Union européenne en la matière serait bienvenue. Elle n’est pas simple à conduire entre, d’un côté, les exigences de créanciers privés et, de l’autre, les conditions peu transparentes que le nouveau créancier public chinois a imposées aux pays débiteurs.

 

Pour le développement, renforcer la résilience aux risques épidémiques et climatiques

Au-delà du maintien de leur survie à court terme, l’enjeu pour ces pays est de disposer de moyens pour renforcer leur résilience face aux risques épidémiques et climatiques.

Face au risque climatique, ils doivent améliorer l’accès à l’énergie en développant une infrastructure énergétique bas carbone, désormais moins coûteuse que celle requise pour distribuer l’énergie fossile. C’est potentiellement un marché considérable sur lequel la Chine dispose d’une suprématie écrasante sur le photovoltaïque et les batteries (nettement moins sur l’éolien). L’un des enjeux de la relance bas carbone est de constituer une capacité européenne permettant de rivaliser demain avec la Chine sur le marché mondial des équipements bas carbone.

L’autre priorité d’investissement de l’Afrique concerne la résilience face aux impacts du réchauffement climatique. Plus qu’ailleurs, la résilience du monde rural, en premier lieu de l’agriculture, y est primordiale. D’un rapport à l’autre, le GIEC pointe la grande vulnérabilité des systèmes agricoles africains face au réchauffement, menaçant de faire de la crise climatique une crise alimentaire.

Cette dimension ne peut laisser l’Europe indifférente. Dans le cadre de la réforme de sa politique agricole commune, l’Union européenne est à la recherche de nouveaux modes d’insertion dans le commerce mondial de produits agricoles. Un volet finançant la transition agroécologique pour renforcer la résilience de l’agriculture au sud du Sahara en serait l’expression concrète.

 

 

L’auteur vient de publier « Covid 19 et réchauffement climatique. Plaidoyer pour une économie de la résilience », De Boek supérieur.

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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