Les entrepreneurs des économies émergentes sont les pionniers d’un nouveau modèle, l’innovation frugale. Cette approche vise à créer davantage de valeur sociale en minimisant le recours à des financements et ressources naturelles rares.

L’Inde, la Chine, le Brésil et quelques pays émergents d’Afrique se sont érigés en pionniers d’un nouveau modèle : l’innovation frugale. Celle-ci est diamétralement opposée à une approche élitiste habituellement en vigueur dans les pays industrialisés et centrée sur un processus de recherche et de développement qui est coûteuse et rigide. Cette approche occidentale s’appuie sur un modèle d’innovation structuré et gourmand en ressources, qui cherche « à faire plus avec plus » ; inversement, l’innovation frugale vise à « faire mieux avec moins », à créer davantage de valeur sociale tout en minimisant le recours à des financements et des ressources naturelles rares.

Des solutions innovantes nées de l’ingéniosité et du bon sens

Des milliers d’entrepreneurs et d’entreprises innovantes apparaissent dans les économies émergentes telles que le Kenya, l’Inde, le Pérou ou les Philippines. Pour s’affranchir de la rareté des ressources, ces derniers font appel à l’innovation frugale afin de développer de nouvelles solutions à la fois abordables et durables. Ces nouveaux entrepreneurs considèrent que des contraintes sévères telles que le manque d’électricité ou d’eau sont autant d’opportunités pour innover. Leurs innovations tendent par ailleurs à créer de la valeur sociale pour les communautés locales.

En Inde, Harish Hande a par exemple fondé l’entreprise SELCO, un fabricant de matériel pour installations photovoltaïques, qui a fourni de l’électricité à 125 000 foyers dans des régions rurales reculées. L’entreprise s’appuie sur un réseau de micro-entreprises locales qui commercialisent et entretiennent un éclairage à énergie solaire au sein de leurs communautés respectives. En 2011, Harish Hande a ainsi reçu le prix Ramon Magsaysay.

Au Pérou, où l’humidité ambiante est forte mais la pluviométrie faible, des ingénieurs ont inventé un panneau d’affichage publicitaire qui capture l’humidité ambiante et la transforme en eau potable : en trois mois, il peut ainsi générer 10 000 litres d’eau.

Ce genre d’innovation ne se cantonne pas à quelques inventeurs privés. Nombre d’entreprises des pays émergents recourent également à l’innovation frugale et conçoivent des solutions grand public abordables, avec un excellent rapport qualité-prix, à des millions de consommateurs à faibles revenus.

On peut citer le conglomérat industriel indien Tata, qui commercialise la voiture la moins chère du monde : sa Nano ne coûte en effet que 2 000 dollars US. Ce groupe a également mis au point une unité de purification de l’eau, le Swach, qui utilise pour la filtration des matériaux naturels tels que les écorces de riz. La Nano et le Swach sont des solutions frugales destinées aux millions d’Indiens qui se situent en bas de la pyramide des revenus.

Autre exemple : l’opérateur de téléphonie mobile kényan Safaricom propose le service M-PESA, un système de paiement par téléphone mobile destiné aux personnes ne disposant pas d’un compte bancaire. Aujourd’hui, plus de 15 millions de Kényans envoient et reçoivent de l’argent grâce à M-PESA. Bien plus que le nombre de titulaires de comptes en banque !


 

On peut dire que le jugaad est le trait qui caractérise tous ces entrepreneurs et ces sociétés d’innovation frugale issus des pays en développement. En hindi, le mot familier jugaad signifie « solution improvisée astucieuse, débrouillardise ». Le jugaad est l’art de trouver une solution ou une opportunité dans des situations difficiles, l’ingéniosité des solutions improvisées avec le minimum de matériel à disposition.

Dans les marchés émergents, ce concept adopte des noms différents : les Brésiliens l’appellent jeitinho ; les Chinois parlent de jiejian chuangxin (à ne pas confondre avec shanzhai, qui signifie « imitation ») ; les Kényans, eux, l’appellent jua kali. Quelle que soit l’appellation, l’idée de base se perpétue : les pays en développement sont capables de trouver localement des solutions innovantes pour surmonter leurs problèmes locaux.

Le modèle de l’innovation frugale, soutenu par l’esprit du jugaad et mis en œuvre de l’Afrique à l’Asie en passant par l’Amérique latine, fait voler un mythe en éclats : l’idée selon laquelle le Nord invente et le Sud copie. Il s’agit ici bel et bien d’une alternative durable et à coût réduit au modèle d’innovation occidental, dévoreur de ressources de plus en plus limitées. Le contraste entre l’innovation frugale (peu gourmande en ressources, souple, ouverte à la collaboration et proche des communautés locales) et l’approche occidentale (coûteuse, rigide et élitiste) ne pourrait être plus marqué.


 

Quand l’Occident adopte l’innovation frugale

L’innovation frugale – qui consiste à créer davantage de valeur à partir de moins de ressources – est un concept qui fait son chemin dans les économies occidentales. Il y a d’abord toute une nouvelle génération d’entrepreneurs aux USA et en Europe qui renversent les business models  en proposant aux consommateurs occidentaux des alternatives économes et durables à des produits et services classiques. Ces entrepreneurs de la Silicon Valley, de New York, Paris ou Londres suivent ainsi l’exemple de leurs confrères de Nairobi, Bangalore ou São Paulo. Ils proposent des produits et des services plus « rustiques » qu’ils commercialisent par un réseau de partenaires offrant une grille tarifaire modulable.

On peut ici citer l’exemple de BlaBlaCar, qui s’est rapidement imposé comme leader dans la communauté du covoiturage en Europe. BlaBlaCar a été lancé en 2004 par trois jeunes entrepreneurs. C’est une alternative de transport moins coûteuse et plus souple que les moyens de transport classiques tels que le train. L’entreprise est implantée dans dix pays européens et permet de transporter 700 000 passagers par mois, soit plus que le nombre de passagers de l’Eurostar entre Londres, Paris et Bruxelles. BlaBlaCar évalue à 120 millions d’euros les économies réalisées annuellement par ses conducteurs et une économie d’émissions de CO2 de l’ordre de 700 000 tonnes.

Paul Benoit est un ingénieur français de talent doublé d’un innovateur frugal en prise avec l’environnement. Il a créé Qarnot Computing. Cette start-up fabrique des unités de calcul informatisées présentant l’aspect de radiateurs. Reliées en réseau via internet, ces processeurs permettent de disposer d’une puissance de calcul similaire à celle d’un centre de données, mais à un coût plus abordable et avec une consommation d’électricité plus faible. Cela met la puissance des supercalculateurs à la portée de toutes les bourses ; mieux encore, l’énergie dissipée par ces processeurs à hautes performances est utilisée pour chauffer gratuitement les locaux commerciaux ou les habitations qui sont équipées de ces « radiateurs ». Le gouvernement français a déclaré son intérêt et souhaite s’associer à Qarnot Computing pour équiper les nouveaux logements sociaux.

Ces entrepreneurs ouvrent la voie et les dirigeants des grande groupes occidentaux comprennent qu’ils doivent à leur tour adopter une approche frugale de l’innovation : ils courent sinon le risque d’être dépassés sur leur cœur de marché par de jeunes pousses plus agiles, capables d’offrir des solutions moins chères et plus écologiques à des consommateurs économes, à l’affût de solutions durables.

Nombre de sociétés occidentales ont ainsi commencé à créer ou à investir dans des solutions frugales offrant davantage de valeur à un moindre coût. Unilever s’est par exemple inspiré de la réussite des shampooings ou des thés en petits conditionnements individuels très bon marché vendus en Inde ; en Espagne, cette société vend sa lessive Surf en petites dosettes pour cinq lavages et en Grèce, elle vend sa purée et sa mayonnaise en toutes petites portions. De la même façon, PepsiCo incite ses responsables de chaînes logistiques des USA et d’Europe à « faire mieux avec moins » et à suivre l’exemple de leurs collègues dans les pays émergents: PepsiCo Inde en effet couvre déjà 40 % de ses besoins énergétiques grâce à la biomasse ou aux éoliennes.


 

Dynamiser l’innovation frugale dans les économies émergentes et occidentales

Les entreprises occidentales peuvent favoriser l’innovation frugale de deux façons. Elles peuvent d’abord recruter une nouvelle génération d’ingénieurs et de managers auprès des grandes universités. En effet, les meilleures universités telles que le MIT, Stanford, Cambridge ou l’Université de technologie de Hambourg proposent des cursus formant la prochaine génération d’ingénieurs et de managers « frugaux ». Ces centres d’excellence universitaire diffusent les nouvelles connaissances en matière d’innovation frugale auprès des dirigeants d’entreprise et du monde politique. Ensuite, les multinationales occidentales pourraient (et devraient) envisager les économies émergentes que sont par exemple l’Inde, la Chine, l’Afrique ou le Brésil non plus simplement en tant que « débouchés » pour leurs produits existants, mais comme des sources d’inspiration pour des solutions radicalement novatrices et frugales. Des solutions qui pourraient alors être co-développées en partenariat avec les pays émergents et commercialisées sur les marchés internationaux en recourant aux réseaux d’innovation mondiaux (voir illustration).

Là où les économies émergentes ont déjà intégré les principes de l’innovation frugale, on constate que les sociétés occidentales mettent plus de temps à assimiler l’art de faire mieux avec moins. Dans les années à venir, l’économie mondiale tendra à devenir de plus en plus intégrée : la coopération Nord-Sud devrait donc se renforcer, ce qui renforcera les échanges de connaissances et accélèrera l’adoption de l’innovation frugale – grâce à une synergie entre les économies développées et celles en voie de développement. L’innovation frugale est sur le point de devenir une force unificatrice entre le Nord et le Sud dans la décennie à venir.

Cet article est une adaptation d’un essai paru dans Regards sur la Terre 2014

 

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda