Les estimations indiquent que « la décennie de la croissance en Amérique latine » pourrait bien toucher à son terme. Cette région a en effet enregistré une croissance inférieure à 1,5 % en 2014 – ce qui la place en dessous la moyenne de l’OCDE pour la première fois depuis 2003 – et cette tendance devrait se confirmer en 2015. L’évolution du contexte mondial a un impact sur la région, avec une demande plus faible de la part des grands pays émergents – essentiellement de la Chine – et une politique monétaire plus contraignante aux États-Unis, ce qui complique l’accès aux financements étrangers.

Students in rural areas of Argentina © Nahuel Berger / World Bank
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Ralentissement temporaire ou l’annonce d’une longue période de faible croissance ?

L’Amérique latine se trouve vraisemblablement dans un nouveau scénario, avec une croissance modeste, plus proche des 3 % que des 5 % pour les quelques années à venir. Dans un contexte mondial peu favorable, les moteurs économiques des marchés intérieurs ne suffisent pas à sortir du « middle income trap », situation dans laquelle un pays à revenu intermédiaire ne parvient plus à progresser. Ces pays ne peuvent ainsi plus poursuivre la réduction de la pauvreté et des inégalités, l’un des principaux défis que cette région doit relever.

La région se retrouve donc à la croisée des chemins. Il faut adopter des politiques qui permettent à l’économie de décoller et de stimuler la croissance interne. Garantir une croissance pérenne et qui bénéficie à tous exige des décisions politiques ambitieuses.

L’éducation et les qualifications sont des éléments cruciaux de cette problématique. Ce sont des piliers indispensables pour le développement. Il s’agit également de leviers de politique publique parmi les plus efficaces qui soient pour promouvoir simultanément la croissance et l’inclusion sociale. Un exemple bien connu veut que, lorsqu’une personne échange une pomme avec une autre, les deux protagonistes n’ont jamais qu’une pomme chacun en fin de compte. Par contre, si deux personnes échangent une idée, elles disposent alors de deux idées chacune. L’éducation et les qualifications (en bref, les savoir-faire) offrent un effet démultiplicateur qui est essentiel pour la compétitivité au plan mondial et pour le soutien d’une croissance inclusive.

Des qualifications plus nombreuses et de meilleure qualité

La question des qualifications est un sujet particulièrement important pour l’Amérique latine : celles-ci permettent en effet aux individus d’effectuer des tâches et des activités ainsi que de s’intégrer efficacement sur le marché de l’emploi, avec des retombées immédiates sur les niveaux de productivité et de dynamisme économique. Cependant, un rapport récent sur l’éducation, les qualifications et l’innovation (The Latin American Economic Outlook 2015, publié par le Centre de développement de l’OCDE, la CAF et l’ECLAC  des Nations Unies) montre que l’Amérique latine peine dans ce domaine. C’est en effet la région où le déphasage entre l’offre et la demande en matière de qualifications est le plus important au monde. Une entreprise sud-américaine sur trois éprouve des difficultés à recruter une main-d’œuvre adéquatement qualifiée. Cette proportion est trois fois plus grande que pour les entreprises d’Asie du Sud et 13 fois plus importante que pour celles de la zone Asie-Pacifique. Cet état de fait est maintenant avéré pour l’Amérique latine ; dans le même temps, certaines économies émergentes telles que la Chine et l’Inde ont régulièrement accru leur vivier de compétences. Le nombre de personnes ayant achevé des études secondaires dans ces pays a doublé entre 1995 et 2010.

La demande des entreprises sud-américaines en matière de qualifications est donc forte. D’après le rapport, la pénurie de compétences agit comme un frein à l’expansion de ces entreprises et elle constitue un véritable piège pour certains secteurs à fort potentiel de développement – dans des secteurs tels que les machines ou l’automobile. En dépit de la demande, les niveaux de rémunération des compétences sont en baisse, à l’encontre de la théorie qui veut que les salaires augmentent proportionnellement à la raréfaction de l’offre en compétences. Cela semble indiquer que soit l’offre de compétence s’est dégradée – en raison d’une baisse du niveau moyen d’éducation, soit que la demande de main-d’œuvre formée est très segmentée en fonction des secteurs. Cela revient à dire que certains secteurs ne sont pas à même de trouver les compétences dont ils ont besoin au niveau de rémunération qu’ils proposent et que d’autres secteurs se tournent davantage vers la recherche d’une main-d’œuvre abondante, peu rémunérée et moins qualifiée.

Dans l’ensemble, cette région doit prendre des mesures ambitieuses si elle souhaite développer son potentiel de croissance afin de continuer à réduire les inégalités et la pauvreté. Pour y parvenir,

– il faut pouvoir s’appuyer sur davantage de compétences et proposer une formation aux travailleurs présents et futurs. Pour cela, il faut non seulement améliorer la qualité et l’égalité des chances dans les filières d’enseignement général, mais aussi renforcer le rôle de l’enseignement professionnel, technique et de la formation continue. Ce rôle est crucial car il permet de mettre en phase les formations avec les besoins des entreprises.

– il est important d’établir des cadres de référence nationaux et entre pays pour la reconnaissance et la transférabilité des savoir-faire, que ces derniers aient été acquis de façon formelle ou informelle.

–  il est essentiel de mettre en adéquation l’offre en matière de qualifications avec les besoins du secteur productif. Ainsi, les États et les systèmes éducatifs devraient collaborer de façon plus rapprochée avec le secteur privé pour identifier et anticiper les besoins des entreprises.  Il serait pertinent que les formations en entreprise soient soutenues, voire cofinancées. Des pays tels que l’Allemagne, la Corée du Sud, le Royaume-Uni et le Chili disposent de programmes dont on peut s’inspirer.

 

Toutes ces politiques réclament un financement, ce qui représente un défi supplémentaire pour des pays dont les finances publiques sont dégradées. Deux grands axes semblent particulièrement propices. En premier lieu, il faut améliorer l’efficacité des budgets d’éducation en se focalisant sur les actions qui peuvent avoir un impact important mais avec le maintien des budgets existants ou à un coût relativement faible. Ensuite, il est vital que les pays d’Amérique latine améliorent leur capacité à engranger des rentrées fiscales ; en dépit de quelques progrès récents, ces rentrées restent bien en dessous de la moyenne de l’OCDE. Cette fiscalité devra s’accompagner d’une amélioration de la qualité des services publics, sans quoi sa légitimité sera érodée et la société n’acceptera pas un alourdissement du fardeau fiscal.

 

Dans un contexte moins porteur, l’Amérique latine doit donc se recentrer sur les moteurs de la croissance nationale. L’heure est venue d’investir dans l’éducation et les qualifications ; de libérer le potentiel de l’économie du savoir ; de ne plus échanger des pommes, mais des idées.

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