Selon l’économiste Étienne Espagne, une alliance entre l’Europe et la Chine sur le climat doit agir comme une force d’entraînement pour le reste du monde en 2020 et pourrait être un premier pas vers un Green New Deal global.

A Berlin, devant la sculpture "Le crieur", lors de la Journée mondiale d'action pour le climat, le 20 septembre 2019. (Photo par John MACDOUGALL / AFP)
A Berlin, devant la sculpture "Le crieur", lors de la Journée mondiale d'action pour le climat, le 20 septembre 2019. (Photo par John MACDOUGALL / AFP)

L’année 2020 a débuté sur une série d’événements extrêmes dont il est aujourd’hui difficile de nier le lien avec les changements climatiques en cours. Les terrifiants incendies en Australie tout comme les (nettement moins médiatiques) inondations à Madagascar témoignent d’une destruction écologique et sociale d’ampleur inédite. Ces événements donnent à voir l’aboutissement des contradictions internes de cette nouvelle époque géologique du capitalocène.

Cette période ouvre en même temps des perspectives inédites d’action, après deux années marquées par un recul de l’engagement politique en faveur de politiques climatiques ambitieuses. Plus important encore, ces nouvelles perspectives inscrivent les modalités de l’engagement climatique sous le mot d’ordre du Green New Deal qui imprègne de plus en plus les déclarations politiques en Europe comme aux États-Unis. Autrement dit : pas de transition écologique sans refondation du contrat social dans le sens d’une réduction des inégalités et d’un autre imaginaire de progrès.

 

Du Green Deal européen au Green New Deal américain

Le discours sur un Green New Deal acte dans la pratique cette nécessité fondamentale d’une initiative publique majeure qui vienne encadrer et dynamiser des activités économiques (éventuellement privées) et des comportements sociaux conformes à la trajectoire annoncée, entre autres, par l’Accord de Paris. Cependant, sur ces prémisses communes, des différences substantielles se dessinent.

La Commission européenne a récemment dévoilé les détails d’un Green Deal portant les investissements à 1 000 milliards d’euros sur dix ans pour atteindre la neutralité carbone en 2040. Remarquons, au passage, que l’absence de l’adjectif new tend à éloigner symboliquement les mânes de Roosevelt et de Keynes. Si 100 milliards d’euros (somme que la Pologne juge déjà très insuffisante) devaient être effectivement consacrés aux territoires les plus négativement impactés par une transition bas carbone, il ne s’agit en aucun cas d’une refonte du cadre financier européen. Celui-ci maintient une pression forte sur les ressources fiscales européennes comme sur celles des États membres.

Aux États-Unis, la plupart des candidats du Parti démocrate discutent de différentes options en faveur d’un Green New Deal qui transformerait plus ou moins profondément leur économie pour faire face aux défis du changement climatique, tout en incluant une batterie de réformes sociales de plus ou moins grande ampleur suivant les candidats. Ainsi, pour le candidat Bernie Sanders et la représentante qui le soutient, Alexandria Ocasio-Cortez, le Green New Deal implique d’aller jusqu’à la mise en œuvre d’une sécurité sociale entièrement publique. Ces promesses de campagne ne doivent néanmoins pas occulter la réalité d’un duopole d’intérêts combinés et antagonistes, parfois appelé « Chinamérique », qui oriente aujourd’hui l’essentiel de la dynamique des émissions mondiales.

 

Engager une dynamique pour les nouveaux pôles d’émissions et peut-être un Green New Deal

Aujourd’hui, les puissances européennes et américaine ne représentent de manière combinée « que » 25 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Le duopole « chinaméricain » rassemble, de son côté, plus de la moitié des émissions mondiales. En y ajoutant l’ensemble de l’Asie, ce dernier atteint même près des trois quarts des émissions.

La Chine a annoncé la construction d’une « civilisation écologique », une forme bien particulière de Green New Deal combinant de très forts investissements dans les énergies renouvelables, les transports et les smart cities et un contrôle social élargi aux comportements écologiques. Mais les tensions de ces deux dernières années avec les États-Unis ont entraîné un recentrage de la Chine sur le charbon : il garantit une plus forte indépendance énergétique que les énergies renouvelables, dépendantes de l’accès aux ressources fournies par les nouvelles routes de la soie.

 

 

Quoi qu’il en soit, un véritable Green New Deal sera global ou ne sera pas. Cela pose la question des possibles dynamiques d’entraînement (et de traduction culturelle selon les zones géographiques de la notion même de Green New Deal pour les pays du Sud) et celle des obstacles financiers, sociaux et politiques à la mise en œuvre de tels programmes sans coordination internationale renforcée.

 

Le pivot financier : activer et transformer banques de développement et banques centrales

Comme tous les États signataires de l’Accord de Paris, les pays en développement doivent, cette année, soumettre à la CCNUCC des contributions nationales plus ambitieuses que celles proposées au moment de l’Accord de Paris en 2015. Les contributions portent sur un horizon à 2030 mais les pays signataires de l’Accord sont également encouragés à manifester une ambition de long terme en élaborant des plans pour 2050. Or on ne peut que constater le faible nombre de ces plans actuellement en préparation, alors que les contributions nationales risquent fortement de ne pas être à la hauteur des enjeux. Cette faiblesse des ambitions est sans doute, pour partie, d’origine financière.

La tragédie des horizons à laquelle est aujourd’hui confronté le système financier plaide pour un changement profond des structures de financement, notamment dans les pays en développement. De nouveaux acteurs (banques de développement nationales ou régionales, fonds souverains stratégiques) permettraient de la résoudre, pour partie, en offrant des modalités de financement de projets de développement conformes à une valorisation sociale de leurs impacts environnementaux, et non plus soumis à d’exclusifs critères de rentabilité financière à court terme. Les banques centrales des pays en développement ont d’ailleurs souvent des mandats moins orientés vers la stricte surveillance de l’inflation ou de la stabilité financière, ce qui leur donne un espace plus large que dans les pays développés pour intervenir directement en soutien à l’économie ou en orientation du crédit.

Des Green New Deal purement endogènes sont ainsi d’ores et déjà théoriquement réalisables pour certains pays émergents, notamment pour les plus importants d’entre eux (la Chine, l’Inde ou le Brésil). Un alignement des flux financiers avec les objectifs de l’Accord de Paris nécessiterait de renforcer ces institutions existantes, tout en créant une expertise nouvelle et évolutive sur le cobénéfice climatique des projets à financer. Pour beaucoup de pays émergents, pourtant, les perspectives de transition bas carbone à horizon 2050 sont loin d’être une priorité politique.

 

Le pivot de la justice : redéfinir les relations Nord-Sud en valorisant les réductions d’émissions

L’articulation avec les Green New Deal en projet au Nord est cruciale à plus d’un titre. Tout d’abord, les pays en développement et émergents peuvent présenter une fragilité plus forte : leur ouverture financière est souvent considérable, rendant toute stratégie de transition durable vulnérable à des déstabilisations du taux de change. Les qualités des différents régimes de change doivent être ainsi passées au tamis de la nécessaire transition bas carbone.

Ensuite, il est tout à fait concevable, en vertu du principe de « responsabilité commune mais différenciée », que les institutions financières publiques du Nord augmentent considérablement leurs garanties et leurs prêts aux pays du Sud pour accompagner et stabiliser des stratégies locales de Green New Deal. Il faudrait pour cela s’accorder sur les réductions d’émissions induites par ces plans locaux et sur la valeur que la communauté internationale leur accorde. C’est cette valeur qui, bien davantage qu’un prix du carbone ou qu’un marché mondial de droit à émettre, peut agir comme pivot d’un Green New Deal devenu global.

Cela permettrait de conserver le principe de subsidiarité qui a présidé à la dynamique des contributions nationales de l’Accord de Paris et de matérialiser la volonté commune d’éviter le scénario climatique du pire grâce à une valeur commune à l’ensemble de la communauté internationale. Cette valeur pourrait, en outre , justifier à terme l’allocation de droits de tirage spéciaux du FMI en proportion de la mise en œuvre effective de ces réductions d’émissions dans les stratégies de développement des pays.

 

Le pivot social : définir les conditions d’une sécurité sociale écologique

Un point d’attention perdure néanmoins, valable pour l’ensemble des scénarios de transition bas carbone mondiale. Un certain nombre d’études soulignent l’extrême tension sur de nombreuses ressources minérales et les activités minières en général qui pourrait résulter d’un Green New Deal globalisé, ou même simplement concentré sur les centres industriels mondiaux. Mal anticipés, ces effets pourraient induire un cortège de conséquences néfastes, notamment pour les pays en développement qui sont, bien souvent, des pays miniers : corruption, destruction environnementale, conflits sociaux voire militaires…

Un Green New Deal, fût-il global, ne peut évacuer la question d’une trajectoire de développement sobre du côté de la demande, et donc de l’inclusivité sociale de ces trajectoires. Un espace fiscal national suffisant doit ainsi pouvoir être recréé et permettre de mener des politiques sociales à même de tempérer (sinon d’inverser) les bouleversements sociaux induits par le changement climatique et par les pollutions environnementales plus locales. C’est à une nouvelle réflexion sur la notion de progrès que nous invite donc un tel Green New Deal reconnaissant l’ensemble des frontières biologiques planétaires.

Aux côtés des institutions financières de Bretton Woods et des banques de développement, le Bureau international du travail (BIT) peut faire émerger les conditions de viabilité sociale d’un Green New Deal global par la définition de standards internationaux en termes de droit du travail, mais aussi par une redéfinition du travail dans un monde soutenable.

 

En 2020, sauver l’Accord de Paris par un bloc Europe-Chine et un Green New Deal

Enfin, la bascule du monde commande de sortir des schémas géopolitiques du monde d’après-guerre. Comme le mentionne Adam Tooze, la Chine doit être un partenaire immédiat et naturel d’un Green New Deal global si on veut que l’Accord de Paris ait encore une chance d’être respecté.

En l’absence (temporaire on l’espère) de partenaire américain, c’est donc avant tout à l’Europe et à la Chine – deux modèles sociaux et économiques complètement différents – qu’il revient, en 2020, de développer ce nouveau narratif. Alors seulement, il sera permis d’espérer que leur force d’entraînement fasse du Green New Deal le nouveau paradigme de développement et de coordination internationale. Le sommet Europe-Chine proposé par Angela Merkel pour le second semestre 2020 doit permettre de sceller ce nouveau contexte.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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