Les nouveaux objectifs mondiaux de développement « durable » (ODD) visent non seulement l’universalité géographique, mais aussi la convergence des agendas thématiques. Défi pour les gouvernements, partout dans le monde, défi aussi pour l’aide internationale pour accompagner au mieux les pays qui sont le plus loin du but.

© UN Photo / Loey Felipe
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Des OMD aux ODD, un besoin croissant d’exhaustivité

Inventés en 1996 par le Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’OCDE afin de remobiliser l’opinion en faveur de l’APD alors en plein recul, repris par le SGNU Kofi Annan en 2000 lors du sommet du millénaire, les OMD ont certes constitué un grand succès de mobilisation de l’opinion en faveur du « développement », mais restaient handicapés par cette image « top-down ». Les ODD ont une plus grande légitimité.  Leur rédaction est issue d’une mobilisation considérable – les Nations Unies parlent de huit millions de personnes consultées – puis d’un processus de négociation très bien orchestré, sur plus de trois ans.

Ce double processus a permis de répondre aux critiques adressées aux OMD sur la faible prise en compte des aspects environnementaux, sur l’absence de la gouvernance et de nombreux autres thèmes importants, sur le manque d’interaction entre objectifs… En conséquence, les ODD couvrent pratiquement tous les grands secteurs du développement, que ce soient dans les dimensions économiques, sociales, environnementales (y compris le climat) et de gouvernance (nationale et internationale). On vise clairement l’exhaustivité thématique.

La rançon de cette quasi exhaustivité, ce sont 17 ODD.  La rançon des interactions entre objectifs, ce sont 169 cibles. Mais que l’on ne s’y trompe pas : derrière ces chiffres qui peuvent paraitre élevés, il y a un concept unique : un cadre de vie prospère et durable pour l’humanité future toute entière. On change de registre, par rapport aux OMD.

On a en général bien compris la convergence des agendas, qui fait qu’il n’y a par exemple pas nécessairement des « projets climat » mais des projets de développement à « co-bénéfice » climat. La question de l’exhaustivité va encore au-delà de cela, et constitue sans doute une évolution forte du paradigme général du développement.

En particulier, elle amène à repréciser la notion de « priorités » dans les politiques de développement, à penser plutôt en termes de « facteurs limitants », ces fameux « bottlenecks » (goulets d’étranglement) que connaissent bien les praticiens du développement. On peut prendre la comparaison d’un moteur : toutes les pièces sont importantes, et c’est la partie la plus faible qui détermine la qualité de l’ensemble. Idem dans un pays : toutes les composantes du développement sont aussi importantes, et c’est la plus faible qui détermine le niveau du pays, pas la plus performante. On ne peut donc rien négliger.

 

Coordination et innovation

Les domaines d’activité des agences de l’aide internationale sont déjà larges, et les ODD vont rendre leur légitimité à d’importants secteurs du développement qui, mal ou pas cités dans les OMD, se trouvaient éloignés du devant de la scène. Par exemple, les infrastructures ou l’environnement. Mais les ODD vont encore au-delà et nous disent : attention, tout peut être important.

Cela ne veut pas dire que toutes les agences d’aide doivent « couvrir » tous les ODD, pas même les agences assez généralistes comme l’Agence Française de Développement (AFD). D’abord, parce que certains ODD ne sont pas forcément du domaine de l’aide (je pense aux océans). Et surtout, parce que c’est à l’ensemble des intervenants de s’assurer que l’exhaustivité des objectifs est prise en compte, et non à chacun d’eux.

D’où le besoin de coordination de l’aide, vieux sujet. Des principes de division du travail entre bailleurs ont bien trouvé leur place dans les engagements sur l’efficacité de l’aide actés à Paris il y a 10 ans et reprécisés ensuite à Accra et Busan. Mais, face au respect des « priorités », et à certains effets de mode, ils n’ont pu empêcher par exemple que 20 bailleurs n’interviennent au Mali dans le domaine de la santé, certes important, et aucun pour rénover l’institution judiciaire, exemple-type de maillon faible.

On savait qu’il n’est pas nécessaire d’avoir 20 bailleurs dans un secteur, on (re)découvre avec les ODD qu’il faut surtout éviter de laisser « orphelins » des secteurs clés. L’exhaustivité, pour les bailleurs d’aide, c’est un peu l’anti- « effet de mode », accepter au contraire d’investir dans des secteurs peu connus, peu « glamours » (restaurer les prisons, dépolluer les sols contaminés…).

Les principes de division du travail incluent cette dimension d’exhaustivité, et restent donc d’actualité. Certaines agences acceptent de jouer le rôle de bailleur « en dernier recours » dans des secteurs négligés, au sein par exemple des « programmations communes » entre acteurs européens introduites progressivement dans de nombreux pays. Il faut continuer dans ce sens.

Enfin, il faut aussi prendre la mesure de deux grandes nouveautés des ODD, la gouvernance (ODD 16) et la lutte contre les inégalités (ODD 10). Qui aurait cru, il y a encore trois ans, que l’ensemble des nations s’accorderaient sur le fait que la faible qualité des institutions et les trop grandes inégalités entre personnes à l’intérieur même de chacun des pays étaient des réalités, des fléaux dont il fallait se débarrasser ?

Il s’agit d’objectifs transversaux, qui transcendent et complètent les autres ODD. Pour les agences d’aide, intégrer ces deux ODD est un défi qui n’est pas sans rappeler celui du climat il y a quelques années. De même que l’on a appris à quantifier l’« empreinte carbone » des projets de développement, l’on va sans doute apprendre aussi à mesurer et à prendre en compte leur « empreinte institutionnelle » et leur « emprunte inégalités ».  Cela signifie mieux connaitre la complexité des situations où les agences d’aide interviennent, anticiper les impacts de leurs financements sur l’évolution des rapports de force internes aux sociétés et sur la distribution des revenus, orienter leurs actions vers des solutions de compromis institutionnels et d’égal accès, etc…

Alors, cela ne saute peut-être pas aux yeux, mais les ODD constituent bel et bien une révolution mondiale. Il n’y aura pas trop de 15 ans pour la mettre en œuvre.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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