Même en consacrant à l’éducation une part plus importante de leurs ressources publiques, les pays qui conjuguent population jeune et fiscalité faible sont limités dans leur capacité à financer les besoins éducatifs de leur population. L’essor de l’enseignement privé permet de compléter l’offre publique. Mais pour garantir le développement d’un système égalitaire et de qualité continue, les pouvoirs publics doivent jouer leur rôle de régulation.

Les difficultés de financement de l’éducation

Assurer un enseignement de qualité à un grand nombre d’enfants suppose la mobilisation de moyens considérables : personnels enseignants et non enseignants, salles de classe, matériels pédagogiques, etc. En l’absence de ressources financières suffisantes, les États utilisent les conditions d’encadrement comme variable d’ajustement – en augmentant par exemple le nombre d’élèves par classe, en limitant les équipements, en étant peu regardant sur la qualification des enseignants ou en contrôlant leur rémunération. Ainsi, un enseignant s’occupait en 2010 de 43 élèves du primaire en Afrique subsaharienne, contre 14 élèves dans les pays développés. Selon l’Institut de statistique de l’UNESCO, les enseignants formés représentent, dans certains pays, à peine la moitié des enseignants du primaire (Bénin : 47 %, Mali : 52 %, Sénégal : 48 %). Ces ajustements sur les moyens consacrés à l’éducation se traduisent dans les performances scolaires. Si tous les enfants des pays développés terminent leur cycle primaire, ils ne sont que 62 % dans les pays d’Afrique subsaharienne – où les abandons en cours d’études sont nombreux.

Pour pallier les difficultés de financement de l’éducation, les États ont, à partir des années 1980, sollicité la participation financière des familles. Dans l’enseignement primaire, l’implication des associations de parents dans la gestion quotidienne des écoles s’est accompagnée de manière plus ou moins officielle du paiement de contributions, voire de la prise en charge d’enseignants que les États ne parvenaient plus à recruter en nombre suffisant. Même si la connaissance statistique des dépenses d’éducation des ménages reste encore limitée, les études disponibles montrent que les familles constituent le premier partenaire des États pour le financement de l’éducation dans les pays en développement. Leurs contributions représentent souvent autour de 30 % des dépenses d’éducation, tous niveaux confondus. Au niveau primaire, les contributions des parents sont de plus en plus regardées comme un frein à la scolarisation des enfants des familles les plus modestes. Beaucoup d’États ont donc supprimé les frais de scolarité pour l’éducation de base.

Si les contributions des familles ne sont généralement plus recommandées dans l’enseignement de base, leur maintien est en revanche souvent préconisé pour les niveaux secondaire et supérieur, pour lesquels les bénéfices individuels – en termes de revenus futurs résultant de la scolarisation – peuvent économiquement justifier une participation des usagers.

 

Le développement de l’offre privée d’éducation

En complétant les efforts de scolarisation de l’État, l’essor des établissements privés permet de soulager les budgets publics et d’accroître l’offre globale d’éducation. Dans les pays en développement, cette offre d’éducation non publique est extrêmement diversifiée et traversée par des oppositions diverses – entre écoles confessionnelles et laïques, rurales et urbaines, complémentaires ou concurrentes des écoles publiques, communautaires ou d’initiative individuelle, à but lucratif ou non lucratif, agissant sur le marché des classes moyennes urbaines ou au service de clientèles spécifiques moins fortunées.

Les établissements privés confessionnels sont présents dans le secteur de l’éducation depuis longtemps. Leur réseau ancien constitue dans de nombreux pays une référence de qualité. Les ONG, plus récentes dans le secteur, viennent en général répondre à des besoins sociaux urgents, auprès de populations marginalisées ou dans des localisations défavorisées par exemple. Elles sont souvent porteuses de nouvelles méthodes pédagogiques, plus adaptées aux contextes locaux, et d’innovations intéressantes (utilisation des langues nationales, mise en place d’écoles nomades, etc.). Les entreprises, elles, peuvent contribuer de manière contrainte ou volontaire à l’effort éducatif, particulièrement pour les enseignements technique et professionnel aux niveaux secondaire ou supérieur : prise en charge de formations en alternance, contributions financières ou en nature. Enfin, les écoles d’initiative communautaire viennent apporter une réponse collective à un besoin d’enseignement non assuré par le réseau des écoles publiques, essentiellement en zones rurales.

La part des effectifs scolarisés dans les écoles privées a progressé dans de nombreux pays (de 11 à 13 % en dix ans au niveau primaire dans les pays en développement). L’offre dans le secteur privé est même majoritaire dans certains pays d’Asie de l’Est et d’Amérique latine. Les familles qui recherchent le meilleur investissement éducatif pour leurs enfants se tournent vers une offre privée payante lorsque celle-ci semble mieux répondre à leur attente. Le choix des familles peut être guidé par des raisons religieuses, mais plus souvent par la recherche d’une plus grande discipline, d’un meilleur encadrement des enfants, parfois aussi pour des raisons linguistiques.

 

Régulation du secteur et partenariats public-privé

Le développement de la scolarisation dans les écoles privées peut être regardé comme un indicateur des conditions médiocres du fonctionnement des écoles publiques telles qu’elles sont perçues par les familles, particulièrement dans les zones urbaines : effectifs pléthoriques et classes surchargées, faible discipline et laisser-aller des enseignants. L’abandon des écoles publiques par les classes moyennes urbaines, s’il devenait massif, ferait courir un risque de fortes inégalités structurelles entre un réseau d’écoles publiques centré sur les zones rurales et les familles modestes, opérant avec de faibles ressources, et un ensemble d’écoles privées trouvant leur niche sur le marché – sans doute socialement et économiquement très segmenté – des familles à la recherche d’une meilleure qualité d’enseignement pour leurs enfants.

Dans ce contexte, l’État doit jouer un rôle de régulation et de contrôle du secteur pour permettre le développement d’un système éducatif égalitaire, homogène et de qualité continue. Le contrôle des établissements privés peut s’exercer en imposant un agrément d’ouverture, en vérifiant la mise en œuvre des programmes scolaires nationaux et le contenu des enseignements, en évaluant les conditions d’accueil des enfants et la qualification des enseignants. Mais confrontés à la multitude d’acteurs, les États les moins structurés peuvent avoir des difficultés à canaliser les initiatives divergentes et à engager un véritable partenariat avec les établissements privés.

Le mot de partenariat a pris un sens supplémentaire ces dernières décennies, en recouvrant des situations de sous-traitance au secteur privé, pour la réalisation des investissements ou pour gérer tout ou partie des services d’enseignement ou de soutien à l’enseignement. Des groupes privés sous contrat avec les États peuvent parfois prendre en charge les fonctions traditionnellement exécutées par l’administration, comme la supervision pédagogique des écoles. Ces partenariats public-privé peuvent estomper les limites traditionnelles entre les secteurs public et privé et, dans certains cas, être regardés comme des formes de privatisation. Le risque pour les États est une perte partielle de la capacité de supervision et une dépendance technique envers des groupes privés. Par ailleurs, ces partenariats de sous-traitance sont souvent critiqués pour les surcoûts qu’ils entrainent.

Les interventions privées recouvrent donc des réalités de fonctionnement extrêmement variées. Quelles que soient les motivations des partenaires privés – philanthropie, responsabilité sociale ou intérêt commercial –, il appartient aux États de définir le cadre d’intervention des différents partenaires. C’est à eux – et à eux seuls – de fixer les règles permettant à tous les acteurs de contribuer à l’effort collectif d’éducation, base du développement économique et de la cohésion sociale de toute société.

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