A la veille de la COP 21 et au moment où l’agriculture semble enfin prendre sa place dans les négociations de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, rapprocher atténuation et adaptation est à la fois une solution de bon sens fondée sur les principes de l’intensification écologique et de stratégie internationale bien pensée.

© Neil Palmer (CIAT)
© Neil Palmer (CIAT)

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L’incertitude climatique

Nous savons que le climat change mais les spécialistes nous disent qu’ils ont du mal à faire des prévisions précises. Les modèles donnent des tendances qui ne permettent pas de prendre des décisions au niveau local.  En Afrique de l’Ouest par exemple, il y a autant de modèles prédisant une augmentation de la pluviométrie qu’il y en a prédisant sa baisse. Vers 2050, la majorité des pays africains auront des climats aujourd’hui inconnus sur plus de la moitié de leur surface cultivable. On peut montrer les effets de l’augmentation d’un stress donné, mais que se passe-t-il si la température, la pluviométrie et le teneur en gaz carbonique changent dans des proportions variables ? Personne ne sait par exemple à quoi peut ressembler une zone équatoriale humide (pluies toute l’année) sous un climat plus chaud puisque le cas n’existe nulle part ailleurs sur la terre.

 

Atténuation  –  adaptation : une synergie vertueuse

L’agriculture est sur la sellette car on sait désormais qu’elle contribue de manière importante aux émissions de gaz à effet de serre : 10 à 12 % des émissions et jusqu’à 24% si l’on prend en compte les changements d’utilisation des terres et la foresterie. Et compte tenu du fait que le nombre de bouches à nourrir augmente encore, l’agriculture continuera d’être montrée du doigt comme un secteur où les choses doivent changer. L’adaptation au changement climatique est bien légitimement la préoccupation première du secteur agricole des pays du Sud. Mais on peut, tout en s’adaptant, diminuer les émissions de gaz à effet de serre en modifiant l’usage des terres, l’alimentation du bétail ou la gestion des rizières. On sait aussi qu’une gestion résiliente des terres agricoles adaptée à l’aléa climatique permet de stocker énormément de carbone dans le sol et la biomasse et de compenser ainsi des émissions. On peut donc atténuer le changement climatique tout en s’y adaptant. Cette synergie est d’autant plus vertueuse que l’on conçoit l’innovation au niveau de paysages hétérogènes dans lesquels il est plus facile de faire usage des fonctions régulatrices de la nature qu’à l’échelle d’une plante ou d’une parcelle ou par exemple en répartissant les objectifs d’atténuation et d’adaptation dans différentes parties du paysage. Si adaptation et atténuation ont été jusqu’à maintenant séparées dans les initiatives de lutte contre le dérèglement climatique, c’est pour des raisons institutionnelles et politiques de fait en contradiction avec de nombreuses pratiques agricoles. L’équation idéale  face à l’incertitude climatique est celle de l’agriculture climato-intelligente: « adaptation + atténuation + sécurité alimentaire durable». En trouver la solution suppose de disposer d’informations climatiques fiables pour pouvoir minimiser les risques face à l’aléa climatique. Les agriculteurs, par exemple, doivent pouvoir disposer de prévisions météorologiques ; les agronomes doivent pouvoir se fonder sur des modèles prédictifs précis pour orienter les programmes de sélection ; les décideurs doivent avoir des chiffres détaillés sur le potentiel d’atténuation de différentes pratiques pour orienter les politiques publiques. Trop souvent pourtant, le secteur agricole des pays en développement est livré à lui-même et ne bénéficie pas d’une attention suffisante de la part des gouvernements. Il n’est pas normal de laisser les villes grandir et la campagne se vider comme cela s’est passé dans les pays du Nord. Que fait-on pour motiver les jeunes à devenir agriculteurs ?

 

 

Promouvoir l’intensification écologique

Pour être résiliente et contribuer de manière durable à la sécurité alimentaire, l’agriculture climato-intelligente doit être fondée sur les mécanismes écologiques à l’œuvre dans les cycles biologiques et écosystémiques observés dans la nature. C’est le principe de l’intensification écologique, bien différent de celui de l’agriculture industrielle qui repose sur l’artificialisation du milieu et des économies d’échelle. A l’inverse, il faut encourager les petites structures, la diversité, le respect des équilibres naturels et la protection des ressources de la planète à long terme. Quelques grands thèmes peuvent illustrer cette démarche, par exemple l’association entre adaptation et atténuation dans des paysages polyvalents, la sélection et l’amélioration basée sur des critères de résilience, l’étude des effets du changement climatique sur les bioagresseurs, la lutte contre les pertes en eau agricole, ou encore les recherches sur les cultures orphelines et mieux adaptées au milieu. Ces options associent souvent les critères de l’adaptation à ceux de l’atténuation. Le meilleur exemple  est sans doute fourni par les pratiques ciblant l’augmentation de la matière organique du sol, comme l’agroforesterie ou l’agriculture de conservation.  Dans ces situations, on est mieux adapté car un sol riche en matière organique permet de tamponner les variations climatiques, notamment le stress hydrique, on contribue à l’atténuation du changement climatique car on stocke du carbone dans le sol ou la biomasse et, si on choisit des cultures se prêtant bien aux associations et adaptées aux conditions locales, on produit de manière durable.

 

Agir, une urgence  et un argument dans les négociations internationales.

A l’intersection de l’adaptation au changement climatique et de son atténuation, l’agriculture subit le changement climatique mais y contribue aussi tout en étant une partie de la solution. Si nous ne faisons rien, dans 30 ou 40 ans, nous ne parlerons plus d’incertitude mais de point de non-retour et il sera peut-être trop tard. L’agriculture doit rapidement modifier ses habitudes et innover en se fondant sur des critères radicalement différents de ceux de l’agriculture industrielle. Les politiques publiques, les institutions et les financements doivent accompagner cet inévitable changement. De plus, si les pays du Sud ont longtemps insisté pour ne parler que d’adaptation dans les négociations climatiques internationales, on sait désormais que de nombreuses pratiques agroécologiques résilientes, y compris au Sud, ont aussi un fort potentiel d’atténuation. La boucle est donc bouclée : associer adaptation et atténuation est aussi susceptible de rapprocher les points de vue des différents pays lors des prochaines négociations de la COP 21.

 

 

Les opinions exprimées dans cette tribune sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position officielle de son institution.

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