Pascal Lamy
Pascal Lamy

Mes excuses pour n’avoir pas écrit depuis près d’un an. J’avais prévu dans mes deux derniers blogs que nous allions vers une période de travail très intense dans le cadre des négociations de l’OMC. Les pourparlers m’ont effectivement bien occupé cette année, surtout avant, pendant et après les réunions de juillet qui ont été si près d’aboutir. Ce qu’aucun d’entre nous n’avait prévu, c’était tous les autres problèmes qui allaient se poser pendant l’année, et qui ont culminé avec la crise financière mondiale. ?

Mais j’ai pensé qu’il était temps de me rattraper et de vous faire part de quelques?unes de mes préoccupations. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai présidé une réunion où étaient présents certains acteurs clés des milieux bancaires. D’aucuns jugeront cela surprenant puisque l’OMC n’est pas une institution financière et qu’elle ne s’occupe pas de prêts ni d’emprunts. Mais la finance touche l’ensemble de l’activité économique et la contraction du crédit menace gravement le commerce, ce qui à son tour compromet nos chances de contribuer à sortir l’économie mondiale de la crise. Saviez?vous que 90 pour cent des échanges sont financés par le crédit à court terme? Si les liquidités s’épuisent ou si le coût du crédit flambe, c’est la catastrophe assurée.

La réunion que j’ai évoquée n’était pas la première de ce type. L’OMC rencontre régulièrement d’autres organisations telles que la Banque mondiale, le FMI et les banques régionales pour parler entre autres choses du financement du commerce. Les participants à la réunion en question représentaient des banques privées, des institutions financières internationales et des organismes de crédit à l’exportation, c’est-à-dire à peu près le même groupe que celui que j’avais invité ici en avril.

Le tableau qui s’est dessiné est sombre. La récession en soi ralentit déjà le commerce dans le sens où les gens et les entreprises achètent moins. En plus de cela, les sociétés normalement en mesure de faire du commerce ont des difficultés à cause du resserrement du crédit.

Qui plus est, du fait des incertitudes, le coût de l’emprunt et de l’assurance a augmenté. Le risque, dont le spectre s’était éloigné pendant toutes ces années de certitudes apparentes, joue lui-même un rôle – à cause de prêts hypothécaires imprudents, d’une mauvaise utilisation des fonds spéculatifs et maintenant, dans le domaine du commerce, d’un relèvement des primes et de la réticence ou l’incapacité à prêter.

Les plus durement touchés du point de vue du commerce sont les négociants et les banques des économies de marché émergentes mais nous avons vu que les petites et moyennes entreprises du monde entier ont aussi été affectées. Les analystes financiers nous disent que la situation va probablement se dégrader au cours des prochains mois. C’est particulièrement regrettable dans la mesure où les grandes économies émergentes pourraient aider l’économie mondiale à continuer de tourner au ralenti pendant que les économies développées se reprennent. Il suffit de regarder les prévisions de croissance pour 2009: le moteur de la croissance se trouvera dans les économies émergentes. Outre que leurs propres perspectives se dégradent, si elles sont trop asphyxiées, la reprise mondiale sera encore plus difficile et prendra plus de temps.

Le crédit et l’assurance qui contribuent au bon fonctionnement des échanges constituent normalement l’un des domaines les plus sûrs du secteur financier. Ce n’est pas grand-chose par rapport à la masse des opérations bancaires. Mais les avantages sont amplifiés pour l’ensemble de l’économie dans la mesure où le commerce fait office de multiplicateur. Nous nous devons de le soutenir. Si l’on ne règle pas la question du financement du commerce, on court le risque d’aggraver la spirale à la baisse de l’économie mondiale.

C’est le message que j’ai transmis à nombre de dirigeants réunis à Washington le 15 novembre et il est apparu clairement qu’il fallait intervenir davantage dans ce domaine.

Des mesures ont déjà été prises et nous avons entendu un certain nombre d’annonces, par exemple celle de la Banque mondiale qui double le plafond des prêts pour les activités de financement du commerce par le biais de son organisation soeur, la SFI. Les deux problèmes sont les liquidités et le risque et nous devons nous employer à les résoudre l’un et l’autre.

On nous dit que le déficit de liquidités pour le financement du commerce – le montant additionnel qui est nécessaire pour répondre à la demande de crédit et d’assurance dans le domaine du commerce – est de 25 milliards de dollars EU. C’est beaucoup mais pas énorme rapporté au montant que les banques centrales ont mis à disposition dans le cadre de leurs interventions de renflouement ces deux derniers mois. Les banques privées sont d’avis que l’argent peut être trouvé grâce à des efforts conjoints des diverses institutions et des gouvernements qui en font partie.

La coopération entre institutions financières consisterait en partie à intensifier l’échange de renseignements et à améliorer les moyens de faire face aux risques.

Le risque peut aussi être réduit par des mesures prises dans le cadre de l’OMC. Le système commercial de l’OMC est organisé, réglementé, discipliné, équilibré et prévisible. Il a joué son rôle de bouclier contre les guerres commerciales menées dans les années 30 au nom d’une politique protectionniste du chacun pour soi. Les Membres de l’OMC ont dans le passé plusieurs fois démontré que le respect des règles du jeu et le maintien de l’ouverture des marchés font partie de la solution face aux crises financières. Cela a été à nouveau confirmé à Washington le week?end dernier par l’engagement politique des gouvernements concernés de résister au protectionnisme et de respecter leurs obligations dans le cadre de l’OMC.

Ils peuvent envoyer un message positif au monde en faisant un pas de plus pour renforcer cette police d’assurance et en achevant les négociations du Cycle de Doha. Depuis sept ans, les négociations ont beaucoup avancé. Des obstacles non négligeables demeurent encore mais on voit le bout du tunnel. Parvenir à en sortir serait une nouvelle victoire de la certitude sur le risque.

Comme vous le savez, les dirigeants à Washington ont donné pour instruction à leurs ministres de parvenir à un accord sur les modalités dans les domaines de l’agriculture et de l’industrie (oui je sais ce jargon est terrible!) pour la fin de l’année. Ne soyez donc pas surpris si je n’écris pas au cours des prochaines semaines. Mais n’hésitez pas à transmettre vos observations que j’espère pouvoir lire et auxquelles j’espère pouvoir répondre vers Noël.

Copyright image : Eric Piermont, AFP

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