Au Cameroun, au Ghana, au Kenya et en Ouganda, plus de trois usagers sur quatre doivent toujours se rendre dans des cybercafés pour surfer avec des services lents et coûteux. Pourtant, les nouvelles technologies ont permis de faire des avancées pionnières en Afrique, avec notamment le porte-monnaie électronique, qui permet de réaliser des transactions financières sur des téléphones portables. Les TIC peuvent aussi rapprocher l’administration des usagers et contribuer à la lutte contre la corruption. C’est ce qu’explique Cina Lawson, ministre des Postes et de l’économie numérique du Togo.

NCVO London
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Quels sont les principaux obstacles à l’essor des TIC au Togo ?

Le manque d’infrastructures, en tout premier lieu. Pour les renforcer en vue de couvrir l’ensemble du territoire, nous avons décidé de financer avec un partenaire chinois, pour 22,8 millions d’euros, un réseau de fibre optique qui desservira 500 bâtiments administratifs, lycées et hôpitaux publics de Lomé, la capitale. A partir de juillet 2016, ces différents établissements auront accès à Internet à très haut débit.

Dans un second temps, le projet sera élargi aux régions de l’intérieur du pays. Par ailleurs, un projet Warcip-Togo a été financé par la Banque mondiale à hauteur de 26,5 millions d’euros, pour construire fin 2016 un centre d’hébergement neutre, un « Data Center » dont les équipements et l’espace pourront être loués à des entreprises et autres clients. Le projet vise à mettre en place un point d’échange internet (IXP2) qui permettra aux opérateurs et fournisseurs d’accès de réduire leurs coûts, et par conséquent leurs tarifs.

Sur quoi portent vos principaux défis ?

Le premier porte sur la qualité et l’accès aux services, et notamment à l’Internet haut débit. C’est une attente forte de notre population, 7,5 millions d’habitants, composée à 75 % de moins de 30 ans.

Deuxième point : le coût du service. En Europe, en Asie ou aux Etats-Unis, l’économie de la 4G a un business model tourné vers un marché aisé. Les profits à faire incitent évidemment les opérateurs à investir. Chez nous, les gens n’ont pas le même pouvoir d’achat. Il faut donc s’assurer que le service soit offert au plus bas prix possible, en fonction d’un modèle économique que nous recherchons. Nous envisageons de mutualiser les infrastructures de nos deux opérateurs publics, Togo Télécom et Togo Cellulaire, pour qu’ensuite, chacun loue chez l’autre. Cela devrait être systématique pour la 4G et le très haut débit.

Pour s’assurer de la couverture nationale, nous devons avoir une relation très proche avec les opérateurs pour savoir ce qu’ils sont prêts à faire. D’autant que Togo Télécom et Togo Cellulaire seront restructurés. Quatre nouvelles entités vont être créées : une holding, une entité pour les services, une autre pour les infrastructures et une quatrième pour la maintenance et le soutien aux travaux. Enfin, les taxes seront supprimées au 1er janvier 2017 sur l’importation de smartphones, de terminaux et de matériel informatique.

Quelles avancées avez-vous faites en matière d’accès au service ?

Des hotspots wifi d’une capacité de 100 mégabits par seconde ont été installés dans les villes secondaires d’Aného, Atakpamé, Dapaong, Kara, Kpalimé, Sokodé et Tsévié. Notre politique d’accès universel a pour objectif que chaque Togolais soit à moins de 5 km d’un point d’accès à très haut débit à l’horizon 2030.

Dans la même logique, nous avons lancé en 2016 le projet “Agri-PME”, financé à hauteur de 1,2 milliards de francs CFA par la Banque africaine de développement (BAD) et utilisé les téléphones mobiles pour transférer aux agriculteurs les plus vulnérables les subventions qui leur sont octroyées par l’Etat. Cet argent n’est plus versé en espèces, mais directement, par le biais de porte-monnaie électroniques, qui garantissent la transparence et favorisent la lutte contre la corruption.

Ce projet va également nous permettre d’identifier tous les agriculteurs présents au Togo, pour mettre en place un système d’information agricole, afin de mieux connaître les besoins d’engrais par localité ou les volumes de production. C’est un exemple parfait de ce qui peut être fait pour la bonne gouvernance avec l’économie numérique.

Quid des jeunes ?

Un autre projet sur l’environnement numérique du travail (ENT) dans les lycées vise à équiper les établissements, renforcer les capacités des personnels éducatifs et mettre en place une plateforme d’échange nationale. Le programme est en cours, et 150 enseignants et responsables administratifs ont déjà bénéficié de formations. Plus de 2500 élèves utilisent ces outils dans le cadre de leur scolarité.

Votre politique est-elle centrée sur l’administration, que vous visez par plusieurs projets ?

Nous privilégions en effet la qualité du service public, sans oublier la question de la sécurité. La plupart des hauts fonctionnaires du Togo utilisaient ainsi des addresses mails non protégées avec des extensions non uniformes (yahoo, hotmail, etc). Partant de ce constat, nous avons mis en place une messagerie gouvernementale sécurisée et plus fonctionnelle. Le domaine “gouv.tg” a été créé, et les services ont été formés à l’usage de cette nouvelle messagerie.

Nous avons également des « e-villages » au Togo depuis avril 2016 : nous avons donné à nos 4000 chefs de village et chefs de canton un téléphone, une carte Sim et un crédit téléphonique mensuel. Ils peuvent communiquer sur une plateforme innovante de collecte, d’analyse et de traitement des informations. Ils peuvent nous dire sur un serveur vocal, dans la langue locale de leur choix, ce qu’ils voudraient voir améliorer. Afin d’élaborer les bonnes politiques, il nous semble important de connaître nos citoyens et de faire remonter l’information du terrain. En outre, la sécurité représente un enjeu important en raison de la porosité de nos frontières. Le dispositif permet de collecter les informations en temps réel et de pouvoir donner l’alerte, en cas d’épidémie ou de catastrophe naturelle.

Qu’attendez-vous des bailleurs de fonds ?

Je dois dire que personne ne connaît mieux que nous nos défis. On peut nous aider non pas en nous disant quoi faire, mais en sachant que chaque situation est unique. Le Togo peut avoir des problèmes communs avec le Kenya, mais nous n’aurons pas les mêmes solutions. Les bailleurs de fonds doivent reconnaître et respecter nos vues dans l’élaboration de ces solutions, précisément. Dans une relation de partenariat, c’est le bénéficiaire qui doit definir ses besoins et la façon dont les solutions doivent être mises en oeuvre. Tant qu’on est dépendant sur le plan financier, on ne peut pas être totalement libre, bien entendu. A mon sens, les défis les plus importants portent sur l’exécution. Nous savons quoi faire, mais nous avons besoin d’aide pour trouver les bonnes personnes resssources afin de mettre en oeuvre nos projets.

 

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