La majorité des modèles utilisés pour expliquer le processus de croissance n’intègrent pas l’énergie comme facteur essentiel pouvant l’influencer. Dans ces modèles, l’élasticité du PIB par rapport à l’énergie, c’est-à-dire la sensibilité du PIB à la variation de consommation d’énergie, est toujours inférieure à 10%. Or, un tel calcul est basé sur deux hypothèses irréalistes. Mes propres travaux empiriques, menés sur près d’une trentaine de pays, et sur plus de quarante ans, montrent qu’en réalité l’élasticité du PIB par rapport à l’énergie primaire est comprise entre 40 %, pour les zones les moins dépendantes du pétrole, comme la France, et 70 % pour les Etats-Unis, avec une moyenne mondiale tournant autour de 60 %.

© Mike Paskin
© Mike Paskin

Le calcul de l’élasticité dans les modèles standards

Le coût de l’énergie dans le PIB, ou cost share en anglais, oscille entre 5 et 10 % depuis le contre-choc pétrolier dans la plupart des pays de l’OCDE. On pourrait en conclure que l’élasticité de la production d’une économie industrialisée à l’égard de l’énergie est faible. Il est vrai qu’à l’équilibre, cette élasticité devrait être égale au cost share de l’énergie. On est alors tenté d’en déduire qu’une altération de la consommation d’énergie induirait une modification modeste du PIB d’un pays industrialisé. De sorte que nous pourrions envisager avec sérénité la possibilité du plafonnement de notre approvisionnement physique en pétrole. C’est ce raisonnement qui permet à certains économistes de prétendre que l’énergie est un sujet marginal voire un non-sujet.

 

Pourquoi les modèles classiques ne reflètent-ils pas la dépendance réelle de nos économies à l’énergie ?

Leur argument rassurant repose sur deux hypothèses irréalistes.

D’une part, ces modèles supposent que le prix de l’énergie reflète fidèlement l’offre et la demande réelles. Or, le prix d’un combustible aussi déterminant que le pétrole est fixé, non par la « loi de l’offre et de la demande », mais par un mécanisme proche de celui de la fixation des taux monétaires du LIBOR – dont le caractère facilement manipulable est aujourd’hui avéré.

D’autre part, les modèles standards postulent que l’industrie des hydrocarbures n’est soumise à aucune contrainte du côté de l’extraction. A contrario, en présence de contraintes complémentaires, l’égalité qui unit l’élasticité du PIB vis-à-vis de l’énergie au ratio coût de l’énergie/PIB est déformée par des « prix cachés » (shadow prices). Ces derniers reflètent la puissance des contraintes extérieures et déforment le cost share à la baisse par rapport à l’élasticité. Or de telles contraintes sont légion, qu’elles soient d’ordre géologique ou géopolitique. Pourtant, la plupart des économistes continuent de postuler que l’élasticité de l’énergie est égale à son cost share, c’est-à-dire très faible. Cela est dû au fait que beaucoup d’économistes préfèrent regarder des prix et des quantités monétaires plutôt que des quantités physiques.

On comprend alors qu’il est temps de réexaminer la dépendance à l’énergie des économies industrialisées.

 

La vraie dépendance du PIB aux énergies fossiles

L’économétrie des séries de consommation d’énergies primaires en volume (et non plus en prix) fait apparaître de manière robuste une élasticité comprise entre 0,4 et 0,7 selon les pays de l’OCDE et les périodes, et tournant en moyenne autour de 0,6. Celle-ci est bien supérieure, donc, au 0,08 souvent adopté dans les calibrations des modèles macro-économiques. Cette dépendance, demeurée invisible pendant de nombreuses années, pourrait bien être l’une des clefs d’explication de l’atonie de la croissance des pays industrialisés depuis trois décennies. Car, en dépit du contre-choc pétrolier, ni le bassin atlantique nord, ni le Japon n’ont retrouvé après les années 1980 le niveau de croissance de la consommation d’énergies fossiles par habitant qui prévalait avant les deux premiers chocs pétroliers. Et si le « progrès technique », tant vanté comme moteur de la croissance, dissimulait, pour une large part, l’augmentation (devenue aujourd’hui impossible) de la consommation d’énergies fossiles par habitant ?

 

La nécessité d’une transition énergétique

Cela signifierait qu’en l’absence de transition visant à libérer nos économies de leur dépendance à l’égard du carbone, dans un contexte où le pic du pétrole conventionnel a déjà été dépassé depuis 2006, nous ne pourrons tout simplement plus retrouver la moindre croissance durable.
Il appartient au politique, aujourd’hui, d’en tirer la détermination nécessaire pour amorcer ce grand projet de société qu’est la transition énergétique. Les chantiers sont connus : rénovation thermique du bâtiment ; éco-mobilité ; « verdissement » de nos techniques industrielles et agricoles. Des solutions de financement existent, et ont été proposées par le Comité National pour le Débat sur la Transition Energétique. Qu’attendons-nous ?

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