Photo: Lakshman Nadaraja/World Bank
Photo: Lakshman Nadaraja/World Bank

Si au niveau macroéconomique développement et réduction des inégalités de genre sont généralement positivement corrélés, ce lien n’est pas systématique. Prendre en compte le genre dans la phase d’élaboration des projets de développement peut contribuer à la réduction de ces inégalités. Toutefois, cette démarche demande une analyse fine du contexte pour éviter d’éventuels effets négatifs sur la situation des femmes.

 

Rendre visible les inégalités hommes-femmes

L’approche genre analyse les rapports sociaux et les rapports de pouvoir entre les femmes et les hommes fondés sur l’assignation des rôles socialement construits en fonction du sexe. Les inégalités hommes-femmes dans le monde résultent en grande partie de « rapports sociaux de sexe » inégalitaires, c’est-à-dire des rôles assignés aux hommes et aux femmes par la société, et non par leur « nature biologique ». Ces rôles ont historiquement toujours été défavorables aux femmes. Leur répartition, tout comme celle des responsabilités, des activités et des ressources, est source d’inégalités et limite la liberté des femmes à jouir des droits humains.

Dans certains pays, elles restent des « mineures juridiques », ne bénéficiant pas des mêmes droits et subissant des discriminations liées aux coutumes et aux traditions, parfois renforcées par le rôle des institutions et politiques. Elles subissent des inégalités dans l’accès et le contrôle des ressources. Cette approche vise à rendre visibles ces inégalités pour leur prise en compte dans les politiques, programmes et projets de développement. L’objectif est de tendre vers l’égalité de genre pour offrir aux hommes et aux femmes le même accès aux ressources et les mêmes opportunités.

 

Développement-genre : un cercle vertueux mais pas systématique

Il existe un lien fort et bidirectionnel entre développement et réduction des inégalités de genre. Des politiques de lutte contre la pauvreté peuvent améliorer la vie des populations, mais encore plus celles des femmes et des filles. Esther Duflo a démontré que le développement peut jouer un rôle majeur dans la diminution des inégalités homme-femme, même sans agir dans cet objectif spécifique. Le développement économique s’accompagnant le plus souvent d’une diminution du taux de fécondité, il en résulte, dans la plupart des pays, une diminution des inégalités de genre. Cela passe notamment par une plus grande participation des femmes à la vie économique. Le développement permet également parfois d’alléger leur charge de travail et, par conséquent, de faciliter leur accès à des activités rémunérées. En Afrique du Sud, par exemple, l’électrification en zone rurale s’est traduite par une augmentation de 9,5 % de l’emploi féminin, sans diminution du travail des hommes : le temps alloué au travail domestique étant réduit, elles pouvaient démarrer des micro-entreprises.

Diminuer les inégalités de genre a un impact significatif sur le développement. Plusieurs études réalisées au niveau macroéconomique montrent que davantage d’égalité en matière d’accès à l’éducation, à la santé, aux ressources financières et aux opportunités économiques contribue indéniablement à la croissance (Elborgh-Woytek, K et al., 2013). Des recherches sur la productivité agricole en Afrique montrent que la réduction des inégalités de genre pourrait se traduire par une augmentation significative des rendements agricoles. Par exemple, donner aux femmes agricultrices du Kenya le même niveau d’intrants agricoles et d’éducation que les hommes augmenterait la productivité des agriculteurs de plus de 50 %. Des recherches sur les inégalités sur le marché du travail ont également montré qu’éliminer la discrimination de genre dans l’accès et le maintien dans l’emploi pourrait non seulement augmenter les revenus des femmes, mais également le revenu national brut (RNB). En Amérique latine, cela représenterait 50 % de salaire en plus pour les femmes et 5 % d’augmentation du RNB. Ces inégalités ne touchent pas que les pays du Sud : selon le dernier rapport de l’OCDE sur les inégalités homme-femme, si les pays de l’OCDE éliminaient complètement les inégalités hommes-femmes pour ce qui est du taux d’activité d’ici 2030, leur produit intérieur brut (PIB) progresserait de 12 %.

Cependant, ce lien n’est pas automatique et des contre-exemples montrent que la modernisation, qui va souvent de pair avec la croissance d’un pays, peut être néfaste pour les femmes. Ainsi, en Chine, le nombre de naissances de garçons par rapport à celui des filles a été beaucoup plus élevé dans les années 1970 en raison d’un recours plus systématique aux échographes. Le développement économique, ou l’augmentation du revenu par tête, n’est pas une condition suffisante pour qu’il y ait réduction des inégalités de genre. La croissance économique ne supprime notamment pas les inégalités d’accès aux ressources et aux différents types de capitaux, et des inégalités de genre persistent dans plusieurs pays à fort revenu moyen par habitant (ex : Arabie Saoudite). Le développement à lui seul ne suffit pas pour éliminer les inégalités : des changements législatifs ainsi que des interventions visant spécifiquement les femmes et les rapports sociaux de sexe sont parfois nécessaires.

Pour une prudente prise en compte des enjeux liés au genre

La prise en compte du genre dans l’élaboration des projets de développement nécessite cependant une analyse fine des rapports sociaux. Par exemple, installer une borne-fontaine au village allège le travail des femmes, qui ont moins de chemin à parcourir mais comme celle-ci est payante, elles doivent trouver un travail rémunéré. Dans le cadre d’un projet financé par l’Agence Française de Développement au Mali, les chefs de projets ont observé que si les maris payaient auparavant selon un système de cotisation, le paiement au volume à la borne-fontaine incombait aux épouses. Encore faut-il que l’installation de ces fontaines puisse se faire après discussion avec des personnes représentant tous les membres du village, et pas uniquement les hommes. Si, traditionnellement, ils sont décisionnaires, ils ne sont pas les mieux placés pour discuter de l’emplacement des fontaines…utilisées par les femmes.

Les intérêts des hommes et des femmes n’étant pas nécessairement les mêmes, il est primordial de prendre en compte les intérêts et le rôle économique de chacun ainsi que les rapports de pouvoir. L’approche « genre » nécessite de consacrer davantage de temps à la phase d’analyse d’un projet. Les bailleurs et les acteurs du développement, souvent très monopolisés sur l’exécution de leurs projets, sauront-ils prendre ce temps, nécessaire pour renforcer l’impact de leurs projets sur la condition des femmes ?

 

Pour en savoir plus : Idées reçues et enjeux sur le genre, Question de développement n°9, Mai 2014

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