L’allongement des scolarités pousse les pays d’Afrique subsaharienne à construire des parcours différenciés à partir de l’enseignement secondaire. Pour Valérie Tehio et Alexia Levesque, il faut dépasser cette logique de gestion des flux.

Centre de formation de Franceville (Haut-Ogooué) © AFD

Pour elles, préparer l’insertion économique et sociale des jeunes suppose de s’interroger sur les compétences à développer et de distinguer gestion des flux pour une masse d’élèves et accompagnement vers la professionnalisation.

 

Quels sont les principaux défis auxquels les pays africains doivent répondre en matière d’éducation ?

Valérie Tehio : Comme tous les pays du monde, les pays africains s’inscrivent dans l’ODD 4 qui prévoit d’assurer l’accès de toutes et de tous à une éducation de qualité et à des parcours de formation tout au long de la vie. La particularité des pays d’Afrique subsaharienne réside dans le fait que les systèmes d’éducation et de formation sont encore en phase d’expansion, de maturation et de stabilisation. Ces pays doivent donc structurer la qualité de leur offre tout en la développant pour répondre à différents enjeux : la pression démographique (la population jeune aura doublé en 2050), les aspirations sociales fortes et l’échec important à tous les niveaux de scolarisation. Les défis sont immenses.

Alexia Levesque : L’enjeu principal reste de favoriser l’insertion sur un marché du travail largement dominé par des circuits informels, qui représentent environ 90 % de l’emploi. La tâche est d’autant plus ardue que la majorité des jeunes n’achèvent pas le collège et doivent développer leurs activités génératrices de revenus ou l’auto-emploi.

 

Ces défis menacent-ils les principes d’universalité et d’inclusivité des systèmes éducatifs ?

V.T. : L’universalité du socle fondamental (primaire et collège) est encore loin d’être assurée en Afrique subsaharienne. Elle reste avant tout un défi à relever, ne serait-ce qu’en raison de la vulnérabilité des populations, en particulier les populations rurales éloignées que les systèmes éducatifs n’ont pas encore trouvé les moyens d’atteindre ou de retenir pendant 9 à 10 ans de scolarité. De plus, de nombreux jeunes qui arrivent à la fin du collège ont un niveau de compétences insuffisant pour intégrer le lycée général. Même s’ils avaient le niveau requis, le lycée général et l’université n’auraient pas les capacités physiques de recevoir de telles cohortes.

A.L. : Ces défis doivent surtout nous amener à réfléchir sur la pertinence des politiques de formation menées dans ces pays. On assiste aujourd’hui à une massification rapide malgré la pression démographique. Cette massification provoque des tensions dès le secondaire ce qui pousse les pays à construire des parcours différenciés post-collège ou post-primaire vers l’enseignement technique (ET) ou la formation professionnelle (FP). Or, on ne peut pas professionnaliser selon une logique de massification des flux.

 

 

Pourquoi estimez-vous que ce modèle de parcours différenciés est une impasse ?

A.L. : La différenciation des parcours n’est pas une impasse mais penser que l’on va insérer massivement des jeunes sur le marché du travail en les poussant en grand nombre vers ces filières techniques et professionnelles est une idée fausse. La finalité des parcours différenciés n’est pas de répondre à une demande sociale mais à une demande économique. De nombreuses études pointent du doigt les impasses de cette logique adéquationniste formation-emploi, pourtant suivie dans la plupart des pays au niveau mondial, en particulier dans les pays africains. Développer le socle de compétences fondamentales et transversales pour tous relève alors de l’éducation de base : la responsabilité des pays est de faire réussir tous les élèves à ce niveau.

V.T. : La responsabilité de l’éducation de base est donc majeure. Par ailleurs, la mise en œuvre de ce modèle est complexe. Développer un dispositif d’ET-FP demande des moyens financiers, techniques et humains très importants et une ingénierie spécifique incluant un lien étroit avec le tissu économique permettant l’alternance, l’apprentissage et la professionnalisation de l’enseignement. On en est loin en Afrique subsaharienne. Dans les pays où ce modèle de flux massifiés vers l’ET-FP est suivi, les acteurs économiques sont peu associés ou ne peuvent répondre à ces flux, ce qui est pourtant un enjeu essentiel à la professionnalisation des jeunes. L’ET-FP doit répondre à des besoins ciblés, cohérents avec la demande économique, sinon il nourrit les frustrations des jeunes et des familles et leur défiance par rapport aux politiques éducatives.

 

Certains pays d’Afrique doivent-ils changer de stratégie éducative pour aller moins systématiquement vers les filières techniques et professionnelles ?

A.L. : Il faut sortir de la logique de gestion des flux et renforcer le socle des compétences fondamentales, encore très fragile. Mais il faut également y intégrer le socle des compétences transversales, comme travailler en équipe, communiquer, anticiper, qui sont valorisées par les employeurs et qui donnent aux jeunes la capacité de s’intégrer économiquement, socialement et professionnellement et de développer leur autonomie.

V.T. : La massification de l’éducation implique de penser la formation des jeunes en termes de trajectoires, en proposant des modalités diversifiées de formation, formations qualifiantes courtes ou longues, formation continue, deuxième chance, ce qui est un véritable impensé des politiques d’éducation. Un impensé qu’on retrouve également en Europe même s’il ne résonne pas de la même façon eu égard aux réalités sociales et économiques de l’Afrique. Un besoin croissant de formation continue se fait sentir sur le continent, même dans les secteurs informels : les entreprises ont toutes besoin de monter en gamme et de s’intégrer dans les chaînes de valeur compétitives, sources de productivité, de croissance durable et d’emploi pour les pays.

 

 

Y a-t-il déjà des exemples concrets de pays qui ont réussi à dépasser le modèle de l’ET-FP pour recentrer l’offre sur des compétences fondamentales et transférables ?

A.L. : Les pays anglophones africains sont plus enclins à intégrer les compétences transversales dans leur offre de formation initiale. Ils ont tendance à considérer l’école comme la meilleure façon d’accéder à l’emploi. Dans les pays francophones, l’école intègre moins les compétences transversales et mise plutôt sur la corrélation formation-emploi. C’est un pari risqué quand, y compris en Afrique, le marché de l’emploi est en perpétuel mouvement et les métiers doivent se réinventer régulièrement.

 

Comment impulser ce changement de modèle éducatif ?

A.L. : En portant ces réflexions dans les discussions avec les bailleurs et les ministères de l’Éducation des pays concernés, même si elles heurtent les sensibilités et bousculent les habitudes. Il faut sortir du confort des appareils et travailler sur des stratégies globales de développement des compétences, des stratégies fondées sur des trajectoires de formation pour accompagner les individus et les aider à évoluer tout au long de leur vie. L’expérience montre que, plus les compétences fondamentales et transversales sont acquises tôt, plus il est aisé de rebondir sur le marché du travail. De telles stratégies supposent d’impliquer les autorités publiques, les enseignants, les familles mais aussi les entreprises. Les employeurs aussi doivent dépasser la logique adéquationniste pour déverrouiller le marché du travail. À l’heure où l’engorgement guette le modèle des parcours secondaires différenciés, il est temps de se poser les bonnes questions pour trouver des réponses adéquates aux attentes de la jeunesse africaine.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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