Les ressources limitées des budgets nationaux et de l’aide publique au développement ne suffiront pas pour préserver les habitats et les espèces clés au Sud. Cela passe donc par d’autres sources de financement. Mobiliser davantage le secteur privé dans les fonds fiduciaires de conservation et au travers des mécanismes de compensation est devenu incontournable. C’est ainsi qu’on limitera la perte de biodiversité liée aux activités humaines et réconciliera croissance économique et préservation de la nature.

Parc national de Masoala © Guillaume Chiron / AFD
Parc national de Masoala © Guillaume Chiron / AFD

Les moyens nécessaires à la réalisation des objectifs d’Aïchi[1] dans les seuls pays en développement sont estimés entre 74 et 191 milliards de dollars sur la période 2014-2018. A l’échelle mondiale, on estime qu’il faudrait mobiliser entre 150 et 440 milliards de dollars par an sur la période 2013-2020, pour deux tiers en dépenses d’investissement et un tiers en dépenses récurrentes[2]. Pour la conservation, les investissements nécessaires vont de plusieurs dizaines de milliards pour les objectifs de protection des espèces et de conservation de la diversité génétique dans les agrosystèmes à plus de 100 milliards pour l’extension du réseau des aires protégées.

 

Comment financer les aires protégées ?

En 2003, lors du Congrès Mondial des Parcs de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature à Durban (Afrique du Sud), le Président de la République de Madagascar avait créé l’évènement en déclarant que son pays triplerait la superficie des aires protégées. Dans un pays confronté à des crises  politiques récurrentes, à une pauvreté extrême, à des besoins criants dans les domaines de l’éducation et de la santé, la « déclaration de Durban » aurait pu faire partie du catalogue des illusions perdues.

Et pourtant, cet engagement a été tenu ! En dix ans, 92 nouvelles aires protégées ont été créées, portant la superficie sous protection de 2,9 à 6,9 millions d’hectares, soit 12% du territoire national malgache, l’équivalent de l’Irlande. Mais il ne suffit pas de créer des aires protégées. Il faut en couvrir les coûts de fonctionnement estimés à 14 millions d’euros par an pour le système des aires protégées de Madagascar. Comment faire ?

Afin de pallier l’insuffisance et l’irrégularité des financements publics, un fonds fiduciaire de conservation a été constitué en 2005 à Madagascar pour mobiliser les grandes ONG de conservation de la nature, les bailleurs de fonds et les autres donateurs potentiels. Ce fonds est aujourd’hui doté d’un capital de 41 millions d’euros placé prudemment sur les marchés financiers internationaux. La France en est le principal contributeur avec 17 millions d’euros. En 2014, les revenus générés ont permis d’allouer 1,6 million d’euros pour financer 28 aires protégées, couvrant une superficie de 2,5 millions d’hectares de forêts denses humides, de forêts sèches et littorales, de zones humides et de mangroves, de récifs coralliens.

Madagascar n’est pas le seul pays à s’investir dans la préservation de sa biodiversité en ayant mis en place un fonds fiduciaire de conservation et en mobilisant diverses sources de financement. En Mauritanie, l’Etat  a choisi de mobiliser une partie des accords de pêche avec l’Union européenne pour la préservation du formidable Parc national du Banc d’Arguin. Le Belize a affecté une taxe spécifique sur les croisiéristes à ses aires marines protégées. Le Kenya mobilise les droits d’entrée dans ses parcs nationaux (32 millions d’euros en 2013) pour couvrir plus de 50% de leurs coûts de fonctionnement.

Cet engagement des acteurs publics est important. Il reste cependant insuffisant. Il est donc nécessaire d’aller plus loin et d’explorer d’autres voies de financement.

 

Quel rôle pour le secteur privé ?

Il peut être une source de financements durables de la préservation de la nature. Les entreprises peuvent par exemple payer les services environnementaux rendus par des écosystèmes protégés. Une contractualisation directe entre les usagers et les aires protégées peut ainsi être établie, afin de rémunérer la lutte contre l’érosion des sols ou pour le maintien du couvert forestier qui impactent la rétention et la qualité de l’eau.

Dans des pays disposant d’industries extractives (mines, hydrocarbures) et plus généralement dès lors que des entreprises ont des impacts non évitables sur la nature (agriculture, infrastructure) des mécanismes de compensation permettent de concilier développement économique et conservation de la biodiversité. Basés sur le principe pollueur-payeur, le promoteur d’un projet industriel ou d’aménagement doit mettre en œuvre les mesures nécessaires pour éviter, réduire et compenser les impacts résiduels de son activité sur la biodiversité. Il finance des activités dont les bénéfices de conservation équilibrent voire dépassent les pertes de biodiversité liées à la réalisation de son projet, garantissant au final une absence de perte nette de biodiversité.

A Madagascar, la société Rio Tinto dans le cadre de son projet Qit Madagascar Minerals (QMM) prévoit au cours des quarante années à venir d’extraire de l’ilménite et du zircon à partir des sables minéraux lourds sur une surface d’environ 6 000 hectares. Ce projet situé dans la région d’Anosy (Sud Est) va conduire à la perte de 1 665 hectares de forêts littorales, soit 3,5% des surfaces actuelles du pays (47 900 hectares), ayant un taux d’endémisme particulièrement élevé[3]. Cette région extrêmement pauvre est soumise à une très forte pression des populations : la déforestation pour les cultures sur brûlis ou « tavy » et pour la fabrication de charbon de bois demeure le principal facteur de destruction des habitats naturels.

Rio Tinto s’est engagé à obtenir un impact positif net sur la biodiversité dans le cadre de ce projet. Les besoins de conservation des espèces endémiques ou menacées et de restauration des écosystèmes ont été déterminés pour permettre in fine que les impacts négatifs du projet soient évités, atténués ou compensés. Les mesures de compensation ou d’offset mises en œuvre permettent de dresser un bilan positif, selon les travaux d’évaluation conduits sur plus de quinze ans par Rio Tinto et ses partenaires[4] :

  • Création du centre de recherche écologique de Mandena qui comprend une pépinière (20 000 espèces endémiques ont été cultivées et serviront aux essais de restauration écologique après l’extraction), un poste de traitement de semences et un centre pédagogique.
  • Création de zones de conservation d’un total de 620 hectares (12% de la surface du gisement) qui ont été exclues du site minier afin de protéger la forêt littorale résiduelle et qui sont intégrées dans le système des aires protégées de Madagascar.
  • Création de zones de conservation en dehors de la zone du projet sur 31 275 hectares (offset) cogérés par QMN, les collectivités locales et la direction malgache des eaux et forêts.
  • Essais à grande échelle des méthodes de réhabilitation et de restauration écologique des écosystèmes dans les zones humides et dans la forêt côtière.
  • Programme de reboisement de 100 hectares par an avec des espèces à croissance rapide afin de fournir du bois de chauffe et du charbon de bois aux collectivités à proximité des mines.
  • Activités génératrices de revenus tirés des ressources naturelles pour les populations locales (maraîchage, apiculture, écotourisme).

A l’épuisement du gisement de Mandena, 75% des surfaces seront réhabilitées à l’aide de plantes à croissance rapide, 10% seront réservées à l’extension de la zone de conservation au moyen de techniques naturelles de restauration forestière, et les marais seront restaurés sur les 15% de la surface du gisement.

 

Pour une meilleure application des bonnes pratiques

Depuis dix ans, l’Agence Française de Développement et le Fonds Français pour l’Environnement Mondial ont soutenu la création, la structuration et la capitalisation de plusieurs fonds fiduciaires de conservation en Afrique. En complément, ces deux institutions envisagent aujourd’hui d’apporter un soutien pour mettre en place des dispositifs de compensation dans quatre pays africains (Madagascar, Mozambique, Ouganda, Guinée) connaissant une très forte croissance des projets d’industries extractives et des enjeux majeurs de préservation de la biodiversité. La mise en place de mécanismes de compensation devrait faciliter l’engagement des entreprises privées en matière de conservation dans un partenariat durable avec la société civile locale et les autorités compétentes. Cela nécessite de développer des compétences et des techniques d’équivalence écologique pour mesurer les pertes et les gains de biodiversité, de mettre en place des dispositifs législatifs et réglementaires pour l’introduction de mécanismes de compensation adaptés aux contextes nationaux, de développer des solutions juridiques pour la mise en place et la sécurisation des mesures compensatoires, d’assurer le contrôle des activités mises en œuvre par le secteur privé pour en mesurer les impacts.

Dans les pays en développement qui font la course aux investissements directs étrangers et qui recherchent à court terme des taux de croissance économique élevés, la mise en application des principes de compensation qui contraignent les entreprises privées à mieux prendre en considération les dommages aux écosystèmes et à la biodiversité constitue un enjeu politique. La pression de l’opinion publique, l’application progressive des standards de performance environnementale et sociale de la Société Financière Internationale (en particulier le standard n°6 qui porte sur la biodiversité – PS6) et des principes proposés par la plateforme Business and Biodiversity Offsets Program (BBOP)[5] devraient permettre de diffuser plus largement ces bonnes pratiques.

Au-delà des mécanismes de compensation en nature, projet par projet, il pourrait être envisagé de mettre en place une compensation monétaire, permettant de mutualiser les ressources financières dues par les sociétés pour le financement global des aires protégées. Dans les pays où des fonds fiduciaire de conservation sont solidement structurés, ceux-ci pourraient jouer le rôle d’opérateur de compensation. Ceci reviendrait cependant à assigner une valeur monétaire à la biodiversité ce qui constitue un autre gage de complexité.

 

[1] Pour la mise en œuvre de la Convention des Nations unies pour la diversité biologique (CDB), en 2010 à Nagoya, a été adopté un plan stratégique pour la diversité biologique 2011-2020 et vingt cibles prioritaires, dites cibles d’Aïchi. 
[2] La fourchette des estimations est large en raison de la diversité des méthodologies d’évaluation des coûts.
[3] Les forêts littorales couvraient à l’origine 1% du territoire mais représentaient 13% de la flore de Madagascar. Seulement 10% de ces forêts ont été préservées et 1,5% sont intégrées dans le système des aires protégées national.      
[4] Rio Tinto travaille en étroite collaboration avec les organismes tels que Kew Gardens, Birdlife International, Conservation International, Fauna and Flora International, Missouri Botanical Gardens.
[5] BBOP est une plateforme internationale sur la compensation pour les entreprises et la biodiversité. BBOP regroupe plus de 80 entreprises, gouvernements, institutions financières et organisations impliquées dans la conservation, visant à atteindre un objectif d’ « absence de perte nette » de biodiversité dans le développement d’infrastructures et de grands projets industriels et extractifs.

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