Comment faciliter l’accès à l’eau potable quand les pouvoirs publics ne parviennent pas à l’assurer ? Askwar Hilonga, ingénieur tanzanien, a répondu à cette question avec un filtre à eau filtrant 99,9 % des micro-organismes et des produits chimiques.

Son expérience démontre aussi que monter une start-up dans le secteur de l’eau en Afrique, avoir un impact social significatif et devenir rentable, c’est possible. Sa société Gongali Model, basée à Arusha en Tanzanie, commercialise son système breveté qui expurge l’eau des micro-organismes et des produits chimiques.

Quel constat a motivé votre innovation ?

Selon l’Unicef, en Tanzanie 46 % de la population n’a pas accès à une source d’eau potable améliorée. Les problèmes sanitaires (diarrhée, typhoïde, amibes) et surtout la mortalité infantile liée à cet enjeu en zone rurale m’ont poussé à faire des recherches pour produire un impact concret sur la santé de mes compatriotes.

Mon objectif est de toucher le plus de personnes possible. Je veux être millionnaire non pas en dollars, mais en nombre de personnes ayant accès à l’eau potable grâce à moi ! C’est pourquoi nous avons décidé, en plus des filtres, de louer, de vendre et d’installer des petites stations de filtrage d’eau dans nos points de vente, pour répondre aux besoins de tous ceux qui ne peuvent pas s’acheter de filtres pour chez eux. Nous purifions donc l’eau pour eux, pour qu’ils puissent l’acheter à très bas prix.

 

 

Où en êtes-vous dans le développement de votre projet ?

La phase pilote est terminée. Nos produits sont maintenant disponibles sur le marché d’Arusha, ma ville d’origine, au nord de la Tanzanie, près du Kilimandjaro et du parc national du Serengeti. Ils sont donc accessibles aux 700 000 habitants de l’agglomération ; autant de gens qui ont accès à l’eau potable.

Nous vendons nos filtres à eau et stations de filtrage par le biais de notre propre réseau de points de vente. Nous gérons actuellement 30 kiosques dans la ville et espérons en avoir 100 d’ici avril 2018 afin d’étendre notre offre dans la région et de desservir les zones rurales. Par ailleurs, 90 points de vente nous louent des filtres et peuvent distribuer de l’eau propre à bon marché.

Nos stations de filtrage sont également vendues à des sociétés, des écoles, des universités, des dispensaires ou des particuliers, avec un système de recharges de filtres. Un litre d’eau potable est ainsi accessible pour la somme de 200 shillings tanzaniens, l’équivalent 10 centimes de dollar, c’est-à-dire cinq fois moins cher que le prix du marché.

 

L’accès à l’eau potable ne devrait-il pas plutôt être assuré par le service public ?

L’État tanzanien a beaucoup d’autres responsabilités très lourdes, notamment dans le domaine de l’éducation et des infrastructures. La Tanzanie est un pays en développement et les autorités font tout leur possible pour améliorer l’accès à l’eau tout court. Pour développer l’accès à l’eau potable, la marche est encore plus haute. En attendant, les autorités m’apportent leur soutien, notamment en me fournissant toutes les autorisations nécessaires pour opérer.

 

Votre innovation pourrait-elle être reprise à plus grande échelle par les pouvoirs publics ?

C’est une possibilité, mais ils me demandent d’abord de prouver que le système fonctionne efficacement. Je consigne donc précieusement les traces de nos impacts, statistiques à l’appui, pour démontrer que nous faisons un travail de pionniers.

 

 

À quel prix sont vendus les filtres et votre entreprise est-elle rentable ?

Le plus petit modèle de filtre coûte 150 dollars. Il a la forme d’un tube et permet de traiter 10 litres d’eau par heure. Ses composants doivent être remplacés au bout de 800 litres filtrés, ce qui est l’usage moyen en eau d’un ménage par trimestre. Cela revient à environ 5 dollars tous les trois mois. Le filtre le plus grand est vendu 240 dollars et a une capacité de traitement de 20 litres par heure.

Gongali Model, notre entreprise, est désormais rentable. Elle génère actuellement environ 3 000 dollars de chiffre d’affaires par mois : 2 000 dollars proviennent des ventes d’eau déjà filtrée et 1 000 des ventes de filtres et stations de filtrage. Nous sommes douze permanents et trois volontaires au siège. Les salaires ne sont pas très élevés en Tanzanie ; nous pouvons donc également salarier des responsables de kiosques à raison de 50 dollars par mois.

 

Bénéficiez-vous toujours de subventions ou d’appuis extérieurs ?

Après mon doctorat en 2010, j’ai travaillé pendant quatre ans sur le prototype de filtre à eau au sein du laboratoire de l’université d’Arusha. Une subvention de 8 000 dollars de l’université m’a beaucoup aidé, tout comme les 33 000 euros du prix africain pour l’Innovation de l’Académie royale d’ingénierie de Grande-Bretagne remporté en 2015.

Grâce à ce prix, j’ai pu aussi bénéficier d’une formation commerciale de six mois qui a fait une grande différence : j’ai appris à élaborer un business plan et à penser à la commercialisation de mon produit, mais aussi au brevet et aux questions de propriété intellectuelle. Quant à l’argent, il a été réinvesti dans l’entreprise créée en 2014 avec mon épouse.

Aujourd’hui, l’entreprise est sur la bonne voie. Nous bénéficions toujours du soutien du Human Development Innovation Fund qui dépend de la coopération britannique, mais nous nous préparons à devenir complètement indépendants et à ne plus compter sur les aides.

 

 

Quels sont les projets de développement de Gongali Model ?

Nous avons ouvert 10 points de vente au Kenya et nous recevons beaucoup de demandes de différents pays africains, notamment d’Ouganda et d’Éthiopie. Nous souhaitons cependant stabiliser notre modèle économique avant d’entrer sur des marchés étrangers. Nous expérimentons actuellement le modèle de franchise et établissons un kiosque pilote qui puisse servir de modèle de gestion viable et rentable.

Nous envisageons également d’ouvrir notre capital à des investisseurs pour faire baisser le prix du filtre et pouvoir le vendre à plus grande échelle. Mais nous voulons nous assurer que nous partageons bien les mêmes objectifs et les mêmes valeurs. Nous ne faisons rien dans la précipitation.

 

Vous êtes-vous inspiré d’autres innovations dans ce domaine ?

Le filtrage lent par le sable est connu depuis des siècles, de même que la technologie de la membrane dans le filtre à eau. Nos filtres allient du sable et des nanotechnologies. Ils sont ainsi capables d’éliminer de l’eau les résidus de pesticides, le fluorure de sodium, les métaux lourds comme le cuivre, ou encore les polluants chimiques. Pour simplifier, le nanofiltre combine un système de filtre lent à sable et de nano-éléments filtrants, fabriqués à partir de silicone et d’argent.

J’ai amélioré et combiné ces technologies pour que le filtre puisse traiter différentes sources de contamination dans l’eau et pour qu’il soit adaptable en fonction de l’endroit où on l’installe. En effet, les sources de pollution ne sont pas toujours les mêmes. L’eau des régions minières en Zambie est surtout contaminée par le mercure ou par le cuivre tandis que dans la vallée du Rift en Éthiopie, elle est principalement polluée par le fluorure de sodium, très mauvais pour les dents et les os. Chaque fois, il faut trouver le bon moyen de décontaminer l’eau qui n’est pas polluée de la même manière partout, ni par les mêmes bactéries ou ni par les mêmes composants chimiques.

 

Existe-t-il un réseau d’innovateurs africains dans le secteur de l’eau ?

Il y a d’autres innovateurs, bien sûr, que l’on retrouve dans un réseau comme l’Alliance pour l’adaptation mondiale de l’eau. Des innovateurs comme moi sont aussi invités par le Water Show Africa qui se tient chaque année en Afrique du Sud, et des ONG comme WaterAid s’intéressent à nos activités. Ce n’est pas vraiment un réseau, mais cela nous permet de nous rencontrer et d’échanger.

 

Qu’attendez-vous des acteurs de l’eau au niveau international ?

J’aimerais que les partenaires du développement se concentrent sur les 90 % de l’humanité qui se battent au quotidien en Afrique subsaharienne, en Inde et dans les autres pays pauvres. La communauté internationale devrait se montrer plus agressive pour développer une offre susceptible de répondre à l’immense demande en eau à venir. J’entends souvent dire que la troisième guerre mondiale sera déclenchée par un problème d’accès à l’eau. Dès lors, anticipons. Il faut se montrer ambitieux et cibler des communautés entières afin d’avoir un plus fort impact !

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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