Dans les pays en développement, la croissance ne bénéficie qu’à une part très réduite de la population. Ces inégalités intra-pays fragilisent les équilibres politiques, sociaux et économiques. Comment rendre cette croissance plus inclusive ?

Photo: Contrast / Chris Hoare - CC Flickr
Photo: Contrast / Chris Hoare - CC Flickr

L’extrême pauvreté a chuté de moitié entre 2000 et 2015, le nombre de personnes vivant avec moins de 1,90 dollar par jour passant de 1,9 milliard à 836 millions sur cette période. Dans le même temps, les inégalités intra-pays (c’est-à-dire au sein d’un même pays) ont augmenté partout, fragilisant les équilibres politiques, sociaux et économiques des pays les plus concernés. Comment rendre la croissance et le développement plus inclusifs ? Mario Pezzini, directeur du Centre de développement de l’OCDE et conseiller spécial chargé du développement auprès du secrétaire général de l’OCDE, revient sur cette question lancinante.

 

Les inégalités dans le monde augmentent. Selon les données du Crédit Suisse, la richesse mondiale se trouve entre les mains de 1 % de la population. Est-ce en débat au sein de l’OCDE et en quels termes ?

C’est un débat très important, et nous avons commencé par travailler sur ce thème dans les pays de l’OCDE, avec une première version d’un rapport intitulé en 2008 « Growing Unequal? ». Nous avons ensuite retiré le point d’interrogation, puisque le constat était sans appel. Nous avons publié un autre rapport, en 2011, « Divided We Stand: Why Inequality Keeps Rising », sur le fossé entre riches et pauvres dans les pays de l’OCDE.

Dans les pays en développement les inégalités intra-pays suivent la même tendance. Ces pays connaissent des taux de croissance élevés depuis plusieurs années. Mais cette croissance ne bénéficie qu’à une part très réduite de la population. On a donc certes assisté à une augmentation générale du niveau de vie, ce qui a permis à des milliers de personnes de sortir de la pauvreté extrême, mais en même temps seules certaines tranches de la population ont bénéficié pleinement de cet enrichissement national.


La croissance a donc généré des frustrations. Quand vous êtes dans un embouteillage et que vous voyez la file d’à côté bouger, vous êtes content, parce que vous savez que vous aussi allez avancer. Si ce n’est pas le cas au bout d’un quart d’heure, vous commencez à vous fâcher et à vouloir franchir la ligne. C’est la nature de la frustration entraînée par la croissance non inclusive, porteuse de violence.

 

Des régions sont-elles plus touchées que d’autres ?

L’Amérique latine affiche les inégalités intra-pays les plus marquées au monde, avec des différences entre les pays : le Brésil, le Mexique et le Pérou sont plus inégaux que l’Uruguay par exemple. Toutefois, des politiques ont été mises en œuvre, comme Bolsa Familia au Brésil et Progresa, aussi connu sous le nom Oportunitades au Mexique, qui font des versements conditionnels de préférence aux femmes, si leurs enfants vont à l’école et fréquentent un médecin de manière régulière. Ces mécanismes de redistribution ont permis de réduire les inégalités, car mis en place en même temps que des politiques de salaire minimal assez actives dans le cas du Brésil et des progrès dans l’éducation.

Sur le continent africain, les inégalités se sont également creusées ces dernières années, malgré des taux de croissance record. Beaucoup de pays doivent leurs bonnes performances macroéconomiques récentes à l’exportation de leurs produits agricoles de base (riz, cacao…) ou à l’exploitation de leurs ressources naturelles (pétrole en Angola et au Nigeria, minerais en Afrique du Sud…). Dans les deux cas, ce sont des leviers de croissance peu inclusifs, peu diversifiés, qui ne génèrent que peu d’emploi, et qui sont instables du fait de la fluctuation des cours mondiaux des matières premières. Trop peu de pays ont réussi à s’engager dans la structuration de filières nationales de transformation agricole, ou dans la mise en place de stratégies de diversification des économies. D’où l’émergence de sociétés de plus en plus inégalitaires.

Faut-il taxer plus lourdement les détenteurs du capital, les milliardaires par exemple ?

Au-delà de la question des milliardaires en dollars, dont le nombre augmente dans le monde en développement, il faut, de façon très claire, une véritable réforme fiscale dans ces pays, afin que les impôts et la capacité de les collecter augmentent. Nous le répétons dans nos recommandations. Il faut aussi que les entreprises qui opèrent en partie dans les pays en développement paient les impôts là où elles produisent de la richesse.

Des avancées ont été faites. L’OCDE s’est battue pour éliminer le plus possible les paradis fiscaux, en publiant une liste de ces derniers notamment. Nous avons facilité l’échange automatique d’informations entre pays sur les gens qui déposent de l’argent dans les banques. Enfin, nous avons lancé en juin 2015 avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) un projet dénommé « Inspecteurs des impôts sans frontières » (Tax Inspectors Without Borders), pour que les fonctionnaires du fisc puissent aller aider leurs collègues dans d’autres pays, face à des entreprises multinationales dont les services juridiques sont forts.


 

Faut-il réformer le système économique et financier global tel qu’il fonctionne aujourd’hui ?

C’est le grand débat. Certains, comme Thomas Piketty (ndlr, voir Le Capital au xxie siècle, ouvrage paru en 2013), pensent que la machine elle-même produit des inégalités, parce que la richesse et les profits tirés de la propriété du capital augmentent à un rythme plus élevé que la croissance. Comment réduire les inégalités, dès lors, avec des politiques systématiques ou périodiques ? L’autre hypothèse consiste à insérer plus d’égalité dans les mécanismes de croissance. La croissance inclusive est un mot d’ordre à l’OCDE.

 

Par quels moyens ?

Des mécanismes de redistribution et de politique sociale sont déjà en place dans les pays de l’OCDE, avec l’impôt et le rôle de redistribution joué par l’État. Le coefficient de Gini moyen pour l’Union européenne (30) reste ainsi moins élevé qu’au Brésil (51,5 en 2014), en Colombie (53,5 en 2014), en Afrique du Sud (63,1 en 2013) ou au Nigeria (48,8 en 2013). Dans les pays en développement, les inégalités avant et après impôts n’affichent pas une différence remarquable, en partie parce que ces États ne parviennent pas à collecter efficacement l’impôt ni à redistribuer équitablement les revenus.

 

Sur le même sujet découvrez le dossier thématique « Vaincre les inégalités », proposé par la plateforme Regards sur la Terre, et coordonné par Tancrède Voituriez (Iddri), Emmanuelle Cathelineau (AFD) et Françoise Rivière (AFD).

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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