Entretien avec Murray Leibbrandt, professeur à l’École d’économie de l’université du Cap et directeur de l’unité de recherches sud-africaines sur le travail et le développement.

L’Afrique du Sud est un des pays les plus inégalitaires du monde. Malgré une période de grands espoirs en 1994 avec la fin de l’Apartheid et l’arrivée de la démocratie sous Nelson Mandela, le pays a eu du mal à lutter contre les inégalités économiques entre les groupes ethniques. Murray Leibbrandt revient sur les causes de ces inégalités persistantes et sur le rôle de ceux qui sont selon lui la solution pour un nouvel équilibre social : les pouvoirs publics.

 

La croissance économique est souvent considérée comme le levier le plus efficace pour réduire la pauvreté et les inégalités. L’avez-vous constaté en Afrique du Sud, pays où la croissance est assez élevée ?

L’Afrique du Sud est un cas d’étude très concret pour illustrer les complexités de ce lien entre croissance, pauvreté et inégalités. Le pays a connu une progression annuelle moyenne de son PIB proche de 3 % dans la période post-Apartheid. Ce rythme est loin de ceux observés en Chine ou au Mozambique mais, lorsque la progression s’approchait des 5 %, de nombreux emplois ont été créés et une partie de la population a pu s’enrichir. Une classe moyenne noire a commencé à émerger et l’État a engrangé des recettes fiscales supplémentaires qui lui ont permis d’agir contre la pauvreté et les inégalités. Mais cette progression était décevante, nous nous attendions à mieux !

Cette croissance n’a pas profondément changé la société sud-africaine. Au contraire, beaucoup d’inégalités se sont accrues. Les blancs, qui ont le capital humain et les compétences, ont vu leur niveau de vie progresser plus vite que le taux de croissance de l’économie. Mais pour les classes moyennes, gagner davantage reste un combat. Les entreprises demandent une main-d’œuvre de plus en plus qualifiée comme en France ou aux États-Unis, alors qu’au bas de l’échelle, les besoins en personnel peu qualifié n’augmentent pas. Ce sont toujours les mêmes groupes qui ont accès à une éducation de qualité et trouvent de bons emplois, et toujours les mêmes qui restent au chômage.

 

 

Selon vous, la persistance des inégalités résulte-t-elle de mauvais choix politiques ou des relations sociales ?

Le gouvernement a fait beaucoup pour l’éducation et la santé. Mais pas assez pour faire participer les Sud-Africains noirs de façon plus inclusive au marché du travail. En parallèle, nous vivons toujours avec un héritage psychosocial que nous avons choisi d’ignorer. La croissance économique est utile et nécessaire, mais elle est trop faible pour engranger une transformation et elle ne renforce pas automatiquement la cohésion sociale. Les relations entre les individus dans les entreprises, les gouvernements ou les communautés constituent le principal sujet de préoccupation. Malgré la liberté et les droits politiques acquis en 1994[1], les privilèges et les désavantages raciaux demeurent. La société sud-africaine est à 90 % noire et seuls 10 à 15 % de ce groupe ont profité de la croissance économique. Les autres, la majorité, demeurent très vulnérables.

Dans le cadre du projet de recherche sur la cohésion sociale mené avec l’AFD, nous avons interrogé des personnes de groupes socio-économiques différents, vivant en ville, à la campagne, etc. Tout le monde nous a parlé du grand écart entre le discours répandu sur la construction d’une nation et la réalité de la vie quotidienne.

Cette situation est-elle prise en compte par les élites économiques et politiques ?

Dans les dialogues sociaux auxquels nous avons participé ces dernières années, il apparaît clairement que les capitaines d’industrie sont parfaitement au courant des dangers de ce grand écart. Ils savent que nous perdons énormément en productivité à cause d’un manque de relations de confiance entre les personnes au sein des entreprises. C’est tout le cœur du problème : les gens vivent loin les uns des autres, ne se côtoient pas en dehors du travail et n’accèdent pas aux mêmes niveaux de responsabilité dans les entreprises Pourtant, on attend d’eux qu’ils interagissent très bien au travail. Il y a un sentiment assez partagé de ne pas participer à la construction de cette « nouvelle Afrique du Sud » décrite par ceux qui, du sommet de l’échelle, pensent que tout va mieux. Et cela pèse sur l’économie dans son ensemble.

 

 

Vous voulez dire que la croissance économique serait plus forte si la société était plus solidaire ?

Exactement ! Notre économie est en permanence contrainte par l’absence de changement dans nos relations sociales. Cela détermine qui parle à qui dans presque toutes les situations. Résultat, l’esprit d’initiative est peu développé. Je ne parle pas au sens strict d’esprit entrepreneurial, mais d’engagement individuel au service d’un collectif, d’une entreprise ou de la société. Nous ne formons pas une nation où l’on s’encourage les uns et les autres à résoudre les problèmes ou à mieux faire. Cela nous empêche de dépasser les 4 % de croissance. Ce problème n’est pas spécifique à l’Afrique du Sud. On touche là aux frontières de l’analyse sociale contemporaine : le lien entre croissance, inégalités et pauvreté est une question clé en sociologie, en économie et en sciences politiques.

Il n’y a malheureusement pas de recette miracle en économie. Mais au niveau politique, nous avons besoin d’une vision qui transforme les électeurs en citoyens. Il faudrait peut-être un autre 1994 pour que le pays se dise : « Maintenant, nous devons changer pour inclure tout le monde et régler notre problème d’inégalités. »

Les gouvernements successifs n’ont donc pas transformé les fruits de la croissance en outils de la lutte contre les inégalités et la pauvreté.

Dans les années 1990, l’État a réduit son déficit budgétaire, remboursé des dettes publiques élevées et augmenté parallèlement les dépenses de santé et d’éducation. Les recettes fiscales étaient investies dans le social. Le système redistributif a bien fonctionné, qu’il s’agisse des aides directes ou de la structure des taxes. Mais la disponibilité en services publics de qualité n’a pas suivi et nous en voyons les conséquences aujourd’hui. Les gens n’ont pas confiance dans l’administration. C’est un chantier colossal pour le gouvernement. Il lui faut une vision claire de ce qu’il veut faire. Or, la population est dans l’incertitude sur ses intentions et les cadres de la fonction publique sont démotivés : ils se font vilipender par les usagers mais ne savent pas ce que veulent leurs responsables.

 

 

La lutte contre les inégalités passe par le management du secteur public ?

Pour moi, c’est une évidence. Prenons l’exemple de la région pauvre du Kwazulu-Natal, à l’est du pays. Les résultats scolaires des enfants d’un quartier étaient exécrables. Les relations entre les habitants, l’administration de l’école et les enseignants étaient aussi très mauvaises : les familles considéraient que l’établissement n’aidait pas leurs enfants et que les professeurs ne pensaient qu’à obtenir de meilleurs salaires grâce à leurs syndicats. Le gouvernement a fait intervenir des médiateurs pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette situation. Finalement, de l’argent a été investi à la fois pour les infrastructures et pour faciliter la compréhension entre les acteurs. Les enseignants se sont sentis compris et ont été encouragés à faire des heures supplémentaires pour montrer leur investissement auprès des élèves.

L’issue de cette histoire est positive, mais cela prend beaucoup de temps. Les infirmières et les docteurs de nos cliniques ont aussi des relations mauvaises et dysfonctionnelles avec leurs communautés. Nous voulons tous un meilleur système éducatif et un meilleur système de soins, mais il faut commencer par tenir compte des réalités et construire de meilleures relations au niveau local. En même temps, comme je l’ai dit, ces changements peuvent s’accélérer s’ils font partie d’une vision nationale pour une nouvelle société, productrice et inclusive.

 

L’Afrique du Sud vient d’instaurer un salaire minimum, c’est une bonne chose ?

Le salaire minimum national va être établi dans tous les secteurs, de façon à s’appliquer avant tout aux travailleurs les plus vulnérables. J’ai été membre de la commission qui a conseillé le gouvernement sur ce projet et ce travail a été passionnant. Nous soutenions la mise en place dans tout le pays d’un salaire minimum dont le montant était pensé pour maximiser le soutien aux travailleurs vulnérables sans pour autant menacer leurs emplois. Pour les syndicats, le montant du salaire minimum décidé n’est pas assez élevé : il est bien en dessous des minimas qui existent dans certaines branches depuis 1997, mais ces derniers ne sont pas remis en question. Ce salaire minimum est de 20 rands de l’heure (environ 1,15 euro). On peut penser que c’est faible mais c’est le mieux que nous avons pu faire. Et surtout, 47 % de la main-d’œuvre est couverte ! Symboliquement, c’est aussi le signe que la société bouge et se soucie des plus vulnérables.

 

[1] 1994 concrétise la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud et le début de la réconciliation. La première élection à laquelle tous les citoyens sont autorisés à voter est organisée et près de 20 millions de personnes votent contre 2 millions en 1989. Nelson Mandela est élu et décide de former un gouvernement d’union nationale.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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