Gilles Yabi, fondateur de WATHI, think tank citoyen d’Afrique de l’Ouest, fait le point sur l’évolution des inégalités dans la région. Il revient notamment sur la fracture Nord-Sud qui divise la sous-région et plaide pour une croissance plus inclusive.

 

©Goethe-Institut Senegal, Photo Angelika Prox-Dampha
©Goethe-Institut Senegal, Photo Angelika Prox-Dampha

La réduction des inégalités fait désormais l’objet d’une plus grande attention de la part de la communauté internationale. Un objectif du développement durable spécifique (l’ODD 10) lui est consacré. Même le Fonds monétaire international (FMI) reconnaît que des inégalités élevées nuisent à la croissance économique, après avoir souvent avancé la théorie du « ruissellement » selon laquelle la croissance aggrave les inégalités dans un premier temps avant de profiter aux plus pauvres. Le politologue béninois Gilles Yabi, directeur du West African Think Tank (Wathi) à Dakar en tire deux conclusions : lutter contre la pauvreté n’équivaut pas à lutter contre les inégalités, et les inégalités ne se réduisent pas d’elles-mêmes.

 

Inégalités : des évolutions contrastées en Afrique de l’Ouest

L’Afrique de l’Ouest est la troisième région la plus inégalitaire du continent, après l’Afrique australe et l’Afrique centrale. Mais l’ampleur et l’évolution des inégalités dans la région sont contrastées en fonction des pays. En effet, si leur niveau était globalement le même dans les quinze États membres de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) au tout début du xxie siècle, certains pays comme le Bénin, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Nigeria et le Togo ont connu une hausse des écarts de revenus entre 2000 et 2011, tandis que d’autres, comme le Sénégal, le Mali et le Niger, ont enregistré une légère baisse.

Ainsi, entre 2000 et 2011, la part de la consommation allant aux 10 % les plus riches au Ghana et au Nigeria s’est accrue par rapport à celle destinée aux 40 % des plus pauvres. Alors qu’à l’inverse, au Sénégal, au Mali et au Niger, c’est la part de la consommation des plus pauvres qui a augmenté, relativement à celle des plus riches.

 

Afrique de l’Ouest : des inégalités à plusieurs visages

Les inégalités prennent un caractère multiforme à travers des différences de revenus importantes dans les villes, qui se voient à l’œil nu, mais aussi un accès aux services de base qui reste problématique dans les campagnes.

Dans les villes, les quartiers populaires abritent parfois de véritables taudis, où les conditions de vie sont très difficiles, comme dans les zones périurbaines de Nouakchott ou d’Abidjan. Le contraste est frappant avec les quartiers opulents, où les villas de luxe étalent les signes extérieurs de richesse. Des mondes très différents cohabitent ainsi dans les villes de la sous-région, dont certaines figurent parmi les plus chères d’Afrique (Lagos, Dakar ou Conakry).

En Afrique de l’Ouest, les inégalités les plus fortes s’avèrent cependant d’abord et avant tout spatiales : elles se jouent entre les villes et les campagnes. En milieu urbain, une partie de l’argent des riches est utilisée pour des biens et des services qui sont offerts par les moins nantis (tels que les gardiens, femmes de ménage, chauffeurs, commerçantes dans les marchés, etc.). Dans les villages, en revanche, les pauvres restent loin des lieux où circule l’argent. Le dénuement matériel et l’absence de services publics de base marquent la vie quotidienne.

Pour des raisons géographiques et historiques liées à la colonisation et au commerce via les comptoirs portuaires, les villes du littoral sont par ailleurs plus développées que les régions enclavées, d’où la persistance d’une ligne de fracture, au sein même des pays d’Afrique de l’Ouest, entre le Nord et le Sud.

 

La « fracture » Nord-Sud en Afrique de l’Ouest

Cette fracture pose problème partout entre le grand nord et le sud de la sous-région, mais l’exemple le plus frappant est celui du Nigeria, situé dans la région du Golfe de Guinée. Les statistiques montrent dans ce pays des écarts monstrueux entre les États fédérés du nord-est, par exemple, et ceux du sud-ouest, aussi bien en termes de revenus que d’indicateurs d’éducation et de santé. La moyenne nationale du revenu par habitant donc ne signifie rien.

Le pays compte 15 700 millionnaires ainsi qu’une poignée de milliardaires, dont plus de 60 % habitent à Lagos. S’il est vrai que le Nigeria est perçu comme une terre de démesure en Afrique de l’Ouest, sa trajectoire récente, faite de croissance économique (avant l’effondrement des cours du pétrole), d’accentuation des inégalités, de banalisation de la violence et de décrochage entre des régions extrêmement dynamiques et des zones périphériques à l’agonie, illustre les réalités de toute la région – qui, de ce point de vue, n’est déconnectée ni du reste de l’Afrique, ni du monde.

Pour mémoire, des niveaux de richesse absurdes coexistent avec une pauvreté intolérable en Afrique subsaharienne puisque le continent comptait 16 milliardaires en 2014 et plus de 330 millions de personnes vivant dans l’extrême pauvreté (moins de 1,25 dollar par jour). Quatre de ces milliardaires, dont le plus riche d’entre eux, Aliko Dangote, sont nigérians.

 

Répercussions politiques de la fracture Nord-Sud

Tout ne se résume pas à la fracture Nord-Sud en Afrique de l’Ouest. Au Mali, cette dimension est importante, mais la région de Sikasso, frontalière de la Côte d’Ivoire au sud, reste la plus pauvre du pays, du point de vue des indicateurs économiques. Par conséquent, nombre de Maliens du Sud contestent ou relativisent la légitimité des revendications des populations du Nord, rappelant que toutes les régions sont démunies.

Derrière la question Nord-Sud se pose aussi un problème politique plus général : le souci que peuvent se faire ou non les élites – d’où qu’elles viennent – de l’intérêt général. Cette question se pose aussi bien au Mali qu’au Niger ou au Nigeria, où les gouverneurs des États fédérés du nord du pays portent une lourde responsabilité dans la situation politique et sécuritaire actuelle. Très puissants, ces derniers ont disposé de ressources qu’ils ont accaparées pendant des décennies, sans investir dans les économies locales et les services sociaux essentiels.

Enfin, n’oublions pas que les défis sont très différents dans des pays tels que le Ghana, le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, qui disposent d’un littoral et de territoires de taille plus raisonnable qu’au Mali et au Niger, deux pays immenses et en grande partie désertiques. Leur géographie s’avère bien plus complexe à gérer pour leurs autorités.

La perception des inégalités et des injustices par des groupes spécifiques de la population a été souvent mise en avant pour expliquer des crises politiques en Afrique de l’Ouest. Mais la déstructuration des États et des sociétés reste cependant le principal facteur de conflit et de crise. Les régions et les populations les plus pauvres ont payé le prix fort des années de conflits, alors qu’une poignée de personnes, aussi bien les leaders des rébellions que les dirigeants et leurs entourages familiaux, profitaient des rentes économiques lors de l’effondrement des États. Tout ce qui affaiblit la légitimité des autorités politiques et nuit à la consolidation des institutions publiques concourt à l’approfondissement des inégalités, qui ne sont dès lors pas susceptibles d’être contrées par une intervention de l’État.

 

L’enjeu de la croissance inclusive 

Le manque d’implication des pouvoirs publics contribue à l’aggravation des inégalités. Les grands discours internationaux sur la question sont certes déclinés dans des programmes politiques nationaux,  mais sans réelle conviction de la part des gouvernants qui manquent de vision et de projets réellement inspirés par une volonté de remédier aux problèmes les plus importants de leur pays. Il s’agit plutôt de réciter des mantras et de récupérer des discours à la mode, comme celui de la lutte contre la pauvreté il y a quelques années.

De ce point de vue, la nécessité d’avoir une croissance inclusive ne devrait pas être présentée comme une formidable découverte. Le premier moyen de contenir les inégalités est bien sûr de faire en sorte que la création de richesses implique toutes les couches de la population. Si la croissance repose sur des secteurs peu intensifs en main-d’œuvre non qualifiée, comme dans certaines industries extractives, elle favorise essentiellement les détenteurs de capitaux. En limiter l’impact sur les inégalités devra nécessairement passer par des mécanismes de redistribution organisés par l’État.

 

 

Un travail s’impose sur deux fronts. D’un côté, il s’agit pour les pays africains de favoriser une croissance équilibrée entre les différents secteurs d’activité et de favoriser, par des politiques incitatives, les filières qui ont le plus grand potentiel de création d’emplois aussi bien dans les grandes villes que dans des pôles régionaux proches des campagnes. De l’autre, l’action publique doit aussi corriger les inégalités spatiales qui correspondent en fait à des inégalités à la naissance. L’accès à l’éducation et à la santé pour les enfants des ménages pauvres partout sur le territoire est un puissant moyen de lutter contre les inégalités et de libérer un potentiel de production économique. Cela suppose d’avoir des ressources publiques et donc un système fiscal qui fonctionne.

Or, c’est là que le bât blesse : les taux de pression fiscale restent bas, avec une assiette fiscale de départ très faible. L’État prélève de l’impôt sur le secteur formel et quelques grandes entreprises, qui ne représentent qu’une petite partie de l’économie, largement informelle.

En outre, le système qui alimente les inégalités est à la fois complexe et vicieux : la collusion très forte du politique avec les intérêts privés fait que les plus privilégiés vont pouvoir bénéficier d’avantages fiscaux. Ils disposent aussi des ressources et de l’influence nécessaire pour profiter des systèmes les plus élaborés d’optimisation fiscale, voire de fraudes fiscales. La capacité à prélever de l’impôt sur les patrimoines les plus élevés reste faible.

Le cas du Nigeria, présenté dans un rapport d’Oxfam, illustre bien comment les facteurs liés au système politique peuvent déterminer la concentration des richesses par le biais de la corruption et de la mauvaise gouvernance. Pour pallier cette absence de l’État, des systèmes de redistribution informelle tels que les transferts de fonds des migrants urbains ou internationaux, de même que la solidarité familiale, sont très répandus en Afrique de l’Ouest. Cependant, ils ne suffisent pas pour avoir un impact décisif sur la réduction des inégalités.

 

Quelques avancées prometteuses

Encore une fois, tout part de l’action publique, et donc de l’efficacité des États dans la lutte contre les inégalités. L’Afrique de l’Ouest a besoin de puissances publiques sérieuses, présentes et disposant de ressources humaines de qualité, au niveau central comme dans les administrations décentralisées.

 

 

Le tableau reste sombre, mais il y a des avancées : avant 2012, seuls deux pays, le Ghana et la Côte d’Ivoire, avaient décidé d’instaurer un système d’assurance maladie universel. Le volet expérimental de ce projet a été lancé en février 2017 en Côte d’Ivoire. Depuis, la plupart des pays de la sous-région planchent sur la mise en place d’une couverture maladie universelle. L’exemple du Ghana est également intéressant : une politique de régionalisation vise à développer le nord du pays, région qui abrite les populations les plus pauvres, pour obtenir de réels progrès en matière de scolarisation, d’accès aux soins et d’accompagnement des activités économiques locales. Ce qui prouve qu’on peut lutter contre les inégalités, pour peu que les dirigeants en aient la volonté politique.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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