S’il est un des leviers de développement, l’exode qui touche les zones rurales méditerranéennes pèse sur l’attractivité économique des territoires. Explications avec Yasmine Seghirate El Guerrab, coordinatrice de la publication Mediterra 2018.

Sorti aux Presses de Sciences Po, l’édition 2018 du rapport Mediterra, « Migrations et développement rural inclusif en Méditerranée » publié par le CIHEAM en partenariat avec l’AFD, porte sur les migrations au prisme des enjeux agricoles et de développement rural.

 

La plupart des zones rurales et agricoles de la région méditerranéenne sont concernées par les migrations. Comment cela affecte-il concrètement les économies locales ?

La migration rurale constitue généralement une stratégie d’amélioration du niveau de vie. Elle est une manière d’augmenter les revenus financiers du migrant et de diversifier les moyens de subsistance des familles de migrants. L’exode rural permet d’alléger la pression des populations sur les ressources rares comme l’eau et de faciliter l’accès aux biens et aux services pour ceux qui restent. L’émigration a aussi des conséquences moins positives sur l’économie locale en particulier lorsque le migrant représente une perte de main-d’œuvre familiale. Vidées de leurs jeunes, les zones rurales éprouvent des difficultés à se développer, à se transformer et à attirer.

Par ailleurs, les populations rurales qui vivent essentiellement de la production agricole subissent plus durement les chocs liés aux changements climatiques. Les cultures sont ravagées, les ressources naturelles détériorées et les effets secondaires des chocs climatiques, notamment les crises sanitaires et la résurgence de ravageurs des cultures, se font rarement attendre. Lorsque des populations rurales ont pour principale ressource l’agriculture et qu’elles ne peuvent plus mener leurs activités en raison de ce type de catastrophes, elles se trouvent dans l’obligation de migrer vers d’autres campagnes, d’autres villes ou vers d’autres pays.

Les insécurités hydriques, foncières, climatiques et alimentaires catalysent donc les migrations. Les zones rurales qui accueillent des personnes déplacées sont susceptibles de subir à leur tour des incidences en matière de sécurité alimentaire et des tensions apparaissent dans un contexte d’insuffisance des ressources et d’accès aux services de base. Même si l’immigration de Syriens vers le Liban est un phénomène ancien, notamment dans les régions septentrionales de la Bekaa et du Akkar, l’afflux récent de réfugiés a eu des effets déstabilisateurs sur le pays du cèdre. La pression sur les ressources comme l’eau, sur l’éducation et sur les systèmes de santé est très forte et l’abondance d’une main-d’œuvre bon marché, en particulier dans les métiers peu qualifiés, a provoqué une baisse des salaires.

 

 

Lorsque le développement n’est pas inclusif, qui est laissé pour compte ? Peut-on dresser un profil des migrants ruraux dans la région afro-méditerranéenne ?

Pour migrer, il faut le vouloir mais il faut aussi le pouvoir. Au regard des coûts socio-économiques et sécuritaires associés à la migration, les plus pauvres et les plus vulnérables sont souvent dans l’incapacité de migrer, à l’intérieur comme au-delà des frontières de leur pays. Ce sont les mêmes qui sont le plus gravement affectés par les catastrophes naturelles ou les crises. Il est pourtant difficile de dresser un « portrait type » des migrants car les statistiques disponibles sont approximatives et la migration est le produit de divers facteurs déterminants. Les éléments qui incitent au départ sont aussi variés que les facteurs d’attraction vers l’endroit convoité. En parallèle de la mobilité d’ouvriers agricoles sans formation, d’inactifs ou de chômeurs vers les villes et les zones agricoles fertiles, existe une mobilité de cadres ruraux éduqués, formés et diplômés avec des aspirations autres.

Toutefois, si la vaste majorité des mouvements migratoires africains restent intrarégionaux, on constate dans l’espace migratoire méditerranéen une forte augmentation de migrants d’Afrique subsaharienne. Ces flux migratoires doivent être analysés au regard des conflits et des chocs climatiques récents et en fonction de l’ampleur et du rythme de l’accroissement démographique dans le continent.

 

Quelle est la place des femmes dans ces migrations ?

Quelques études citées dans le rapport Mediterra rapportent une présence plus importante de femmes dans certains flux migratoires. En Égypte, il y aurait plus de femmes que d’hommes dans les flux de migration entre zones rurales. Au Maroc, l’exode rural se féminiserait depuis le milieu des années 1990. Ces tendances s’expliqueraient notamment par la persistance de contraintes sociales comme la préférence pour les employées femmes du secteur informel urbain (le travail domestique par exemple) ou leur employabilité dans les industries à forte intensité de travail comme l’industrie textile.

Certains programmes européens de migration temporaire sont conditionnés à un retour au pays. À la suite de quoi sont apparus de nouveaux profils de travailleurs agricoles, notamment des femmes d’âge moyen avec enfants liées à leur pays d’origine par des obligations familiales. Les migrations des hommes entraînent aussi une féminisation du travail agricole. Les femmes deviennent essentielles à la sécurité alimentaire et au bien-être de la communauté. Leur rôle économique peut s’en trouver renforcé mais cela peut aussi contribuer à perpétuer ou à creuser des déséquilibres entre sexes.

 

 

On le sait, les vulnérabilités socio-économiques des femmes rurales sont exacerbées par la fragilité des économies locales, la détérioration et la diminution des ressources naturelles, par les changements climatiques et les normes discriminantes. Les femmes contribuent à la résilience du village lorsque les jeunes hommes sont partis et lorsqu’elles sont migrantes, elles sont exposées à des risques accrus (violences, exploitations etc.). Il est dès lors indispensable d’intégrer une approche genre dans les programmes de développement agricole et rural au prisme des enjeux migratoires. Elle est à prendre en compte dans les processus de prémigration, de déplacement et de réintégration dans le lieu d’origine.

 

Quel est l’impact sur l’emploi des jeunes dans les zones rurales ?

Dans les régions agricoles, l’amélioration des revenus des ménages reste modeste et fragile. Les jeunes se désintéressent des métiers de l’agriculture ou les activités du secteur rural pour de nombreuses raisons : emplois précaires et saisonniers, contrats de travail informels, accès limité à la sécurité sociale ou à d’autres avantages, conditions de travail difficiles, bas salaires et statut social peu élevé.

Avec peu ou pas de compétences, de capital, d’accès aux crédits et aux terres, les jeunes ruraux voient leurs possibilités fortement limitées. Aux facteurs économiques de la migration, il faut ajouter les facteurs d’ordre culturel et social qui peuvent jouer un rôle important. La pression des pairs et le désir d’imiter le succès rencontré par ceux qui sont partis participent, par exemple, à la diffusion d’une culture de l’émigration.

 

Comment les flux migratoires entrants jouent-ils sur le développement rural ?

L’immigration vers les campagnes euroméditerranéennes s’est amorcée dans les années 1980. Les immigrés ont longtemps constitué un facteur clé de la résilience des secteurs agricoles européens. Ils ont permis à de nombreuses fermes, villages ruraux et entreprises agricoles de survivre et de continuer à produire pendant des temps difficiles. L’immigration représente donc une ressource stratégique qui aide à surmonter la pénurie de main-d’œuvre. Mais la faible reconnaissance de cette contribution, les conditions de vie et de travail difficiles et les coûts sociaux qui en découlent sont autant d’obstacles à l’intégration des travailleurs étrangers et obèrent la capacité des populations immigrées à contribuer durablement au développement de ces régions.

 

Quelles sont les actions à mettre en place pour favoriser le développement rural dans la région méditerranéenne ?

Si les migrations ne sont pas le cœur de métier du CIHEAM, l’organisation a dressé à plusieurs reprises un bilan critique des situations qui prévalaient dans les mondes paysans et ruraux des pays du sud de la Méditerranée. Pauvreté et précarité des mondes ruraux, urbanisation mal contrôlée, dégradation avancée des ressources naturelles, fortes inégalités dans la répartition des richesses… Ces recherches mettaient également l’accent sur le déficit de politiques publiques agricoles et rurales qui avaient pour effet de marginaliser les territoires ruraux des processus de développement. Il apparaît aujourd’hui clairement que les phénomènes migratoires sont à mettre en perspective des conséquences de ces situations complexes de pauvreté et d’inégalité auxquels se sont conjugués parfois des conflits et des crises.

Le développement rural dans la région méditerranéenne doit en priorité intégrer la question des inégalités entre les zones rurales et urbaines, et entre les pays de la région. Un effort considérable est à mener en particulier en matière d’égalité d’accès à l’éducation de qualité, à la santé, aux services publics et au logement. Travailler sur l’attractivité des territoires est également fondamental.

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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