En 2013, l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh mettait en lumière les conditions de travail déplorables dans l’industrie textile. Pour Nayla Ajaltouni, la mobilisation des consommateurs a un impact sur le travail dans les pays en développement.

© ILO/Aaron SantosThis work is licensed under the Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivs 3.0 IGO License. To view a copy of this license, visit creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/igo/deed.en_US. © ILO/Aaron Santos - Flick Cc

Quelle est votre définition d’un emploi décent ?

Un emploi décent, c’est celui qui met la question des droits fondamentaux au cœur des considérations, pour tout travailleur, quel que soit le type de travail. C’est un emploi qui permet d’être acteur de sa vie en fournissant un salaire permettant de satisfaire ses besoins fondamentaux : se loger, se soigner, se vêtir et accéder à l’éducation, par exemple.

 

Quel constat faites-vous des conditions de travail dans le secteur du textile ?

Ce qu’on observe, c’est que si l’industrie du textile a permis l’émancipation des travailleurs dans certains pays, la très grande majorité d’entre eux sont plutôt venus grossir les rangs des travailleurs pauvres.

Le problème provient du modèle économique des multinationales du secteur reposant sur la production à bas coût et des faibles salaires. La fast fashion apparue à la fin des années 1990, dont les marques H&M et Zara sont emblématiques, en est la pire illustration. Cette mode de mauvaise qualité se traduit, au Bangladesh, au Cambodge, en Chine, en Éthiopie ou encore Thaïlande, par des salaires qui ne permettent pas de vivre dignement, des horaires de travail démesurées allant jusqu’à 120 heures par semaine, un recours important aux contrats à durée déterminée…

Les rares prises de conscience et augmentations de salaire sont arrachées de haute lutte. Grâce aux ONG mais surtout aux travailleurs sur place, qui sont loin d’être passifs. Au Bangladesh, cela fera bientôt deux ans qu’ils mènent des grèves, malgré le risque d’emprisonnement ou de black-listing. Pourtant, dans les pays dont les États sont corrompus ou défaillants, notre rôle en tant qu’ONG est essentiel.

 

 

L’effondrement du Rana Plaza en 2013 a accéléré la prise de conscience. A-t-il pour autant fait évoluer les pratiques ?

Non, malheureusement. Certaines multinationales ont communiqué à outrance sur leurs actions en faveur du développement durable et des droits humains. Mais en réalité, on n’a pas vu les Primark, Auchan, Zara et autres H&M engager des actions pour faire évoluer leur modèle économique. Elles donnent toujours la priorité à une mode jetable. On observe cependant que leur croissance est freinée par l’engouement pour les vêtements de seconde main. L’impact environnemental de l’industrie textile marque les consciences citoyennes. Tout cela devrait faire bouger les lignes. Mais il faut pour cela maintenir une pression citoyenne sur les marques et les législateurs.

 

Quelles actions menez-vous avec le collectif Éthique sur l’étiquette ?

Nos actions visent à soutenir les luttes des travailleurs pour améliorer leurs droits dans les pays de production. Pour faire évoluer les pratiques, nous interpellons directement les multinationales sur leurs dérives, ainsi que les décideurs politiques pour renforcer la législation.

Notre combat a notamment abouti à l’adoption, en France, de la loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et entreprises donneuses d’ordre (loi du 21 février 2017), qui exige des grandes multinationales françaises ou présentes en France qu’elles publient et mettent en œuvre un plan de vigilance pour prévenir les risques d’atteintes aux droits humains et à l’environnement. Cette loi a créé du droit dur là où les multinationales nous imposaient des mesures volontaires. Elle a aussi créé un précédent : les Pays-Bas viennent d’adopter une réglementation similaire sur le travail des enfants, l’Allemagne y réfléchit…

Les débats sont aujourd’hui centrés sur l’élaboration d’un traité international contraignant sur les droits humains aux Nations unies. Nous avons lancé à cet effet le 22 janvier avec 150 organisations issues de 16 pays européens la campagne « Des droits pour les peuples, des règles pour les multinationales ». La pétition associée a déjà recueilli 564 000 signatures. Notre objectif n’est pas de punir les multinationales, mais de faire en sorte qu’elles aient des comptes à rendre aux citoyens.

 

Le devoir de vigilance créé par la loi du 21 février 2017 est-il aujourd’hui respecté par les multinationales ?

Dans notre rapport publié à l’occasion des deux ans de la loi, nous faisons un double constat. Le premier est que certaines entreprises n’ont toujours pas publié de plan de vigilance malgré l’obligation légale. Le second, c’est que les plans des autres entreprises (nous en avons analysés près de 80) restent trop succincts ou trop évasifs. Je pense à Auchan qui a publié un plan de deux pages seulement. Aucun plan n’est aujourd’hui un véritable outil de prévention des atteintes aux droits fondamentaux des travailleurs.

Nous pensons que les multinationales ont encore besoin d’un peu de temps pour réaliser leurs plans de vigilance. Nous attendons de voir ce qu’elles proposeront. Mais sommes aussi d’avis qu’un organe public serait nécessaire pour vérifier la publication des plans et les centraliser. Aujourd’hui, c’est aux citoyens et aux ONG d’aller les chercher sur le site de chaque entreprise.

 

 

Où est-il le plus urgent d’agir : dans les pays de production ou dans les pays de consommation ?

L’action doit se concentrer là où les responsabilités sont les plus grandes : il faut faire évoluer le modèle économique des multinationales. Certaines ont acquis un poids plus important que le pouvoir politique. Dans le même temps, afin de renforcer les capacités de négociations des travailleurs dans les pays de production, il faut aussi agir en faveur de la liberté syndicale.

Notre levier central est la mobilisation citoyenne. Pour cela nous documentons les violations des droits humains et les impacts du modèle économique adopté par les grands groupes, nous relayons des solutions alternatives, nous créons des pétitions…

 

Justement, que peuvent faire les citoyens à leur échelle ?

On dit souvent que notre achat est un acte politique. Et c’est vrai ! En décidant d’acheter quelque chose, de ne pas acheter ou de se reporter sur autre chose, on influe sur les ventes d’une marque. Concrètement, ça veut dire cesser de rechercher les prix bas. Un T-shirt à 3 euros ça n’existe pas lorsqu’on veut un produit qui respecte les droits humains. Ça veut aussi dire cesser d’aller vers la fast fashion qui nous a été imposée. Penser durable.

Quand on a les moyens, plutôt que d’acheter des vêtements de marques qui ne respectent pas les droits humains, on peut se tourner vers des marques éthiques et durables. Plus on sera nombreux à en acheter, plus les prix pourront baisser. On peut aussi privilégier les vêtements d’occasion. Et puis on peut se mobiliser en ligne, en signant les pétitions, mais aussi en interpellant les marques sur les réseaux sociaux. Ça a l’air pénible mais ça marche énormément. Adresser un mail ou un courrier à des députés ou des élus locaux peut aussi avoir un grand impact. Ces actions collectives sont essentielles pour peser sur les décisions économiques et politiques.

 

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

Je m'inscris à la newsletter ID4D

Une fois par mois, je suis informé(e) des nouvelles parutions sur ID4D.

Agenda