Après plusieurs années de forte croissance économique, l’Inde est aujourd’hui confrontée, à l’instar des autres grandes économies émergentes, à un ralentissement de son activité. Les performances sociales y sont également relativement décevantes et placent les autorités publiques indiennes face à des défis importants de politique économique. Comment expliquer les performances macroéconomiques de l’Inde des dernières années ? Comment l’Inde peut-elle poursuivre sa trajectoire de développement ? Vincent Caupin, responsable de la division Analyse macroéconomique de l’AFD et Stéphanie Pamies-Sumner, économiste à la Commission Européenne, vous font part de leur analyse et leurs recommandations.

Street in Varanasi - ©Lyle Vincent
Street in Varanasi - ©Lyle Vincent

Quelle est votre appréciation des performances macroéconomiques de l’Inde des deux dernières décennies ?

L’Inde a connu depuis deux décennies une accélération remarquable de son rythme de croissance économique, que l’on a pu comparer au milieu des années 2000 à celui de son voisin chinois. Alors que celui-ci ne dépassait pas 3 % en moyenne par an dans les années 1970 (niveau relativement faible compte tenu du niveau de développement du pays, qualifié de « Hindu rate of growth »), il a atteint 6 % dans les années 1990, et a même accéléré à près de 8 % en moyenne annuelle depuis 2003-2004.

Ce « décollage » économique, en partie tiré par l’investissement privé, s’est assis sur l’acquisition de positions économiques fortes dans différents secteurs d’activité (chimie/pharmacie, joaillerie, raffinage de pétrole, services informatiques, services aux entreprises, etc.). Conjuguées à la mise en place de grands programmes sociaux, les années de forte croissance ont permis un recul de l’extrême pauvreté et le développement d’une classe moyenne.

Néanmoins, l’éclatement de la crise financière internationale de 2008 semble avoir marqué un point de retournement pour l’économie indienne. Passés les effets favorables de l’assouplissement budgétaire et monétaire de 2009, l’activité progresse à un rythme annuel moyen de l’ordre de 5 % depuis 2012-2013. Si la normalisation en cours des conditions financières internationales et le tassement de l’économie mondiale ne sont pas étrangers à ce phénomène, ce sont principalement des facteurs internes, en grande partie structurels, qui sont à la source de la moindre performance économique indienne récente. L’apparition de déséquilibres macroéconomiques pendant la décennie 2000 (déficits jumeaux, tensions inflationnistes) est d’abord venue contraindre les autorités du pays à adopter un « policy-mix » défavorable à la croissance économique depuis 2010-2011 (remontée des taux d’intérêt directeurs ; tassement des dépenses publiques). Mais ces déséquilibres sont surtout venus révéler l’ampleur des facteurs contraignants en termes de capacités d’offre auxquels l’Inde doit aujourd’hui faire face.

 

Quelles mesures pourraient permettre à l’Inde de poursuivre une trajectoire de développement dynamique ?

Pour poursuivre cette trajectoire, l’Inde devra alléger les contraintes d’offre. Le déficit d’infrastructures physiques ressort en effet comme un frein majeur à l’activité en Inde. Il est d’ailleurs cité par les chefs d’entreprises indiens comme le premier facteur négatif pesant sur le climat des affaires, devant les problèmes de corruption et bureaucratiques (Global Competitiveness Index, 2013-2014). Les besoins de renforcement des infrastructures seraient particulièrement prononcés dans les secteurs de l’énergie, des transports et du stockage. Ces insuffisances en termes d’infrastructures physiques pèsent sur la croissance et le développement du pays via différents canaux : production freinée, compétitivité-prix des entreprises détériorée, déficit commercial accru, tensions inflationnistes aggravées et mobilité des personnes entravée. Il serait nécessaire d’investir massivement dans les infrastructures physiques. Néanmoins, compte tenu des contraintes budgétaires du pays, cet objectif sera sans doute difficile à atteindre, même si les autorités publiques tablent sur une implication plus forte du secteur privé (48 % des financements prévus contre 37% pour le 11e plan).

L’Inde devra également favoriser son capital humain pour accroître le potentiel et le contenu en emploi de la croissance. Ce déficit en capital humain est hérité notamment de la reconnaissance tardive du caractère obligatoire de l’éducation primaire (loi adoptée en 2009). En dépit de la nette augmentation du taux de scolarisation primaire (plus de 90 %), le taux d’illettrisme demeure en effet élevé en comparaison internationale (de l’ordre d’un tiers), sous l’effet à la fois du caractère récent de cette loi, du taux d’abandon élevé en cours de scolarité, et de la qualité insuffisante de l’enseignement. En outre, le niveau de qualification limitée de la grande majorité de la main-d’œuvre freine les réallocations vers l’industrie et certains services, tels que les transports, le stockage et la communication.

L’Inde pourrait également accroitre son espace budgétaire, via une augmentation des recettes publiques et/ou une réduction de dépenses publiques non prioritaires. En effet, avec un niveau de dette publique proche de 70 % du PIB et un déficit budgétaire de 7 % du PIB, la situation des finances publiques indiennes apparaît relativement dégradée compte tenu de son niveau de développement économique. Elle contraste également avec celle des autres grandes économies émergentes (sur la période 2010-2013, la dette publique des BRICS hors Inde représentait moins de 40 % de leur PIB, et leur déficit budgétaire était de l’ordre de 2,5 % de leur PIB). Toutefois, la structure de la dette publique est sécurisante (quasi-exclusivement libellée en roupie avec de faibles risques de liquidité).

Enfin, dans un contexte international marqué par une forte volatilité des marchés financiers et où les retournements de confiance des acteurs des marchés peuvent être brutaux, une réduction de la vulnérabilité de l’Inde aux flux de financement externes volatiles paraît nécessaire. Des actions en ce sens ont été engagées depuis 18 mois et commencent à porter leurs fruits avec une forte baisse du déficit du compte courant de la balance des paiements. Sur plus long terme, un tel objectif passera à la fois par une politique de réduction de la dépendance énergétique, une poursuite de l’ouverture aux IDE et une augmentation de l’épargne financière des ménages.

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