L’eau est source de conflits potentiel dans tous les pays du Moyen-Orient. Fadi Georges Comair explique le concept de l’hydro-diplomatie qui pourrait être une solution pour que les pays de la région gèrent la ressource en commun.

L’accès à l’eau est toujours source de conflits entre ceux qui se partagent ou se disputent une même source. Ces tensions sont d’autant plus vives, voire explosives dans les régions où la ressource est rare. C’est le cas sur les rives de la Méditerranée et dans tous les pays du Moyen-Orient. Demain, les conséquences du changement climatique risquent encore de les accentuer. Pour Fadi Georges Comair, diplomate de l’eau, les États de la région doivent instaurer des processus de négociation spécifiques aux questions de l’eau et anticiper les conséquences de l’accentuation de la pression hydrique.

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Les conflits liés à l’eau se multiplient-ils au Moyen-Orient ?

Toutes les causes de vulnérabilité se retrouvent au Moyen-Orient ! Tout d’abord, 60 % de l’eau des pays de la zone provient de pays extérieurs. Ensuite, la région connaît une forte croissance démographique, environ 3,8 % par an. Enfin, la quantité d’eau disponible est faible : 700 m3 par habitant et par an au Moyen-Orient contre 7 000 m3 en moyenne au niveau planétaire. Tous les ingrédients sont donc réunis pour qu’il y ait des conflits. Et en même temps, nous avons mis en place une dynamique très importante pour favoriser le dialogue interétatique.

 

Quels sont ces outils favorables à la coopération et à la gestion durable des ressources en eau ?

Les textes onusiens, que j’appelle les textes « anti-crise », sont là pour construire la coopération et la paix et sécuriser l’eau pour les générations futures.

Les pays de bassins transfrontaliers vont devoir se transmettre des informations, échanger leurs bases de données, modéliser l’effet du changement climatique affectant ces bassins grâce à des audits technologiques et proposer des plans d’adaptation. Sans oublier que les pays en amont des cours d’eau vont devoir faire en sorte de ne pas causer de dommages aux pays situés en aval.

Dans les bassins transfrontaliers du Moyen-Orient, le recours aux textes législatifs et réglementaires internationaux est de plus en plus fréquent. La Convention des Nations unies de 1997 prône ainsi le partage équitable et l’utilisation raisonnable de l’eau – texte qui a été ratifié par tous les pays de la région à l’exception d’Israël et de la Turquie.

Les textes de la Commission économique des Nations unies pour l’Europe (CEE-ONU) peuvent aussi être pris pour exemple. Ainsi, la gestion du Danube est exemplaire : tous les pays qui se partagent le fleuve négocient et travaillent ensemble. Ce modèle de gestion est transposable au Moyen-Orient. La gestion du fleuve Oronte a été la première réussite de l’hydro-diplomatie au Moyen-Orient.

 

Qu’est-ce que l’hydro-diplomatie ?

J’ai créé ce concept au début des années 1990. L’hydro-diplomatie désigne le fait de rassembler autour de la table, dans le cadre d’une nouvelle gouvernance, tous les acteurs liés à la gestion de l’eau. Le but est de favoriser les bienfaits économiques et sociaux pour les bassins transfrontaliers et de travailler pour éviter la militarisation des conflits liés à l’eau.

J’ai appliqué ce concept dans le bassin du fleuve Oronte qui prend sa source au Liban, traverse la Syrie et se jette dans la Méditerranée. L’accord gagnant-gagnant qui a été signé entre le Liban, la Turquie et la Syrie est, selon l’Unesco, un modèle pour la gestion de l’eau au Moyen-Orient.

Je l’ai aussi appliqué dans le cadre de la crise du Jourdain qui touche la Palestine, le Liban, Israël et la Jordanie. Pour le Nil, il va falloir créer une hydro-diplomatie très dynamique !

 

Justement, quels sont les points de tension actuels au Moyen-Orient ?

Il y a beaucoup d’enjeux interétatiques autour de l’eau. Par exemple, le Tigre et l’Euphrate traversent la Turquie, la Syrie et l’Irak. Les eaux du Jourdain sont partagées entre la Palestine, la Jordanie, la Syrie, Israël et le Liban. Israël a choisi d’occuper les territoires palestiniens pour sécuriser son accès à l’eau. Cette domination hégémonique est source de conflits hydriques et miliaires. La situation va peut-être se débloquer grâce au projet Red Sea-Dead Sea. Ce canal entre la mer Rouge et la mer Morte permettra un apport supplémentaire en eau potable dessalée, qui sera distribuée équitablement entre la Jordanie, la Palestine et Israël.

Le Nil concerne quant à lui les deux Soudan, l’Érythrée, l’Éthiopie et l’Égypte. Une fois terminé, le barrage de la Renaissance en Éthiopie sera le plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique et stockera environ 80 % des eaux du Nil. Les conséquences seront graves pour la sécurité alimentaire de l’Égypte alors que le pays fait déjà face à une sécheresse accrue et à une pression démographique importante. À l’inverse, le barrage sécurisera les besoins énergétiques du Soudan.

L’enjeu n’est donc pas seulement le partage de l’eau, mais aussi la sécurité alimentaire et énergétique des pays. La seule approche sectorielle ne suffit plus pour travailler sur les enjeux de l’eau.

 

 

Quel est le rôle des agences de bassin ?

Le concept des agences de bassin est né en France dans les années 1970. Il a été élargi à l’Europe dans le cadre d’une directive-cadre européenne entrée en vigueur en 2015. Le principe est de réunir les pays riverains d’un cours d’eau afin qu’ils s’accordent sur un texte réglementaire (onusien, européen, moyen-oriental…) et organisent le partage équitable de l’eau et son utilisation raisonnable. Trois questions majeures accompagnent la création d’une agence de bassin : quelle gouvernance adopter ? Quel code de l’eau privilégier ? Et quel texte législatif utiliser en cas de litige ?

La question de la gouvernance est centrale. Les pays riverains peuvent opter pour une commission de bassin qui rassemble uniquement des techniciens. Ou pour une agence de bassin qui rassemble plus largement des politiques, chercheurs, industriels, agriculteurs… Dans ce deuxième cas, la gestion de la demande en eau prend alors en compte des plans d’adaptation aux changements globaux, avec des mesures concernant les inondations, la sécheresse, le transfert de populations, etc.

 

Outre le partage des eaux, à quels problèmes les agences de bassin permettent-elles de répondre ?

Les agences de bassins permettent d’appréhender les problèmes liés à l’agriculture, à l’efficacité des réseaux et aux structures de financement. Par exemple, au Moyen-Orient, le secteur agricole est un énorme consommateur d’eau : il faut modifier les méthodes d’irrigation. Mais comment financer l’indispensable changement technologique ? Le manque d’efficacité des réseaux d’eau potable est aussi un sujet central. Au Moyen-Orient, les réseaux d’adduction en eau potable enregistrent 40 % de pertes à cause des fuites contre 10 % en Europe. Comment les colmater et augmenter la qualité de la desserte pour les citoyens ?

La question des financements est donc au cœur de la problématique hydrique. Le financement peut se faire par des systèmes de donateurs, de créanciers (Banque mondiale, Banque européenne d’investissement, etc.) ou par les financements privés dans le cadre de partenariats public-privé avec des agences de régulation. Cela peut permettre de financer la mise en place d’infrastructures comme des stations de traitement des eaux usées, essentielles pour éviter que les eaux des pays aval soient polluées par les pays amont.

 

Quelles menaces le réchauffement climatique fait-il peser sur le Moyen-Orient ?

Le Moyen-Orient est une des premières régions touchées par le réchauffement climatique. Selon les modélisations des climatologues, un réchauffement de deux degrés aura une incidence de moins 30 % sur les précipitations d’ici dix ans.

Face à la pénurie qui arrive, les agriculteurs vont quitter les zones de plus en plus arides pour s’installer sur les côtes méditerranéennes. Les zones rurales se videront donc au profit des grandes agglomérations. Et la présence de ces réfugiés climatiques augmentera encore la pression hydrique, comme c’est le cas actuellement au Liban avec les deux millions de réfugiés syriens. La pénurie d’eau va alors accroître la menace sécuritaire : les pays les plus forts imposeront leur gestion hégémonique aux pays les plus faibles et les conflits vont s’accentuer.

Enfin, cette pénurie accentuée provoquera un choc économique et environnemental. Les économies des pays vont être altérées et les écosystèmes des rivières vont changer : il y aura moins de zones vertes, moins de faune, moins de flore, ce qui aura aussi de nombreuses conséquences.

Le Pacte de Paris sur l’eau et l’adaptation, signé en 2015, prévoit le partage de données hydrauliques pour comprendre comment les ressources aquifères seront affectées par les changements globaux et élaborer des réponses communes. Un tel cadre n’existe pas au Moyen-Orient. Pour l’instant, la création d’une agence méditerranéenne de l’eau n’a pas pu se concrétiser pour des raisons diplomatiques. Mais la négociation va redémarrer dans le cadre du Dialogue « 5 + 5 » que j’ai l’honneur de présider.

 

Quelles sont les urgences ?

Sans aucune hésitation, la volonté politique ! Sans dialogue entre les pays riverains, sans hydro-diplomatie active, les conflits vont s’accentuer. La deuxième nécessité est l’éducation, car c’est la base du développement durable. Il faut former des cadres dirigeants et éduquer les jeunes générations pour que tous comprennent que l’eau est la condition de leur survie dans cette région et que le gaspillage a des conséquences dramatiques sur l’alimentation. La population a un rôle à jouer ! Enfin, la troisième urgence est de travailler sur le triptyque eau-énergie-alimentation, dans le cadre d’une instance régionale, afin de réduire le coût énergétique de l’eau et de favoriser une gestion durable des ressources. Et seule la bonne gouvernance rendra tout cela possible.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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