Pour Fabien Locher, historien de l’environnement et chercheur au CNRS, la conscience de l’action humaine sur le climat est plus ancienne qu’on ne le croit. Il vient de publier Les Révoltes du ciel (Seuil, 2020), un ouvrage coécrit avec Jean-Baptiste Fressoz.

La calotte glaciaire qui recouvre le mont Kilimandjaro était 85% plus petite en 2007 qu’en 1912. (Photo : Roberto SCHMIDT / AFP)
La calotte glaciaire qui recouvre le mont Kilimandjaro était 85% plus petite en 2007 qu’en 1912. (Photo : Roberto SCHMIDT / AFP)

Dans votre livre, vous montrez que l’hypothèse d’un changement climatique causé par l’homme n’est pas nouvelle et daterait même du XVe siècle…

C’est au moment de la conquête et de la colonisation de l’Amérique que se construisent les espoirs que les sociétés occidentales mettent dans le changement climatique. À son arrivée dans les îles des Caraïbes, Christophe Colomb se confronte à un climat torride qu’il juge peu propice à la colonisation : son discours, qui prend la forme d’une promesse, est alors qu’en coupant les arbres on pourra améliorer ce climat. Ce qui est aussi un message envoyé à ses mécènes… Les Français et les Anglais tiennent le même discours, au xviie siècle, en Nouvelle-France (au Canada actuel) et en Nouvelle-Angleterre (aux États-Unis actuels). Ils s’attendaient à trouver des climats analogues à ceux des régions européennes de même latitude : or ceux-ci sont plus froids outre-Atlantique. L’explication qu’ils proposent tient alors aux arbres, qu’on n’a pas coupés. Le climat du Nouveau Monde est resté sauvage, c’est celui des origines. Mais en colonisant et en défrichant, on peut l’améliorer, le civiliser…

 

De quel type de changement climatique parle-t-on alors ?

Le changement climatique qu’on craint alors n’est pas le réchauffement climatique actuel, causé par nos émissions de CO2. Les contemporains pensent qu’on peut modifier le climat en modifiant le cycle de l’eau en plantant ou en coupant des forêts. Cette théorie de l’action de l’homme sur le climat est par ailleurs pensée à toutes les échelles : à l’échelle locale, mais aussi à l’échelle des pays, des régions, et même du globe. En outre, il s’agit d’un changement climatique qui au départ est vu comme une chance, une opportunité d’améliorer la nature pour la rendre plus productive, plus favorable à la vie humaine. Tout cela explique pourquoi les forêts sont au cœur de notre livre. Nous aurions pu l’appeler Les Racines du ciel mais le titre était déjà pris !

 

Dans le contexte de l’impérialisme européen, le climat devient un argument de souveraineté…

Ce discours de la « transformation anthropique des climats » renvoie en effet à un argument de souveraineté, qui doit justifier la colonisation. L’idée, c’est que puisque, en Amérique, les populations autochtones n’ont pas défriché, et donc amélioré le climat, elles ne sont pas réellement les propriétaires de ces territoires. Les Européens ont une légitimité à s’en emparer pour les « mettre en valeur » et en adoucir, en civiliser le climat, ce qui rendra du même coup plus facile une colonisation agraire.

Ce discours est aussi une façon de hiérarchiser les peuples, non pas par la race ou la religion, mais par l’agir climatique. Les Européens sont ceux qui savent améliorer ou protéger leur climat, tandis que « les autres » sont ceux qui ne sont pas capables de le faire ou, pis, qui le dégradent car ils ne savent pas gérer leurs forêts, leurs terres. Avec mon coauteur Jean-Baptiste Fressoz, nous désignons ce type de discours comme de l’« orientalisme climatique ». Nous montrons dans le livre que cette forme de mise en accusation est récurrente dans l’histoire, et qu’elle s’applique aussi bien aux populations amérindiennes qu’aux paysans français après la Révolution, ou aux communautés arabes dans le Maghreb. Dans l’empire colonial français au Maghreb, les populations locales sont accusées d’avoir dégradé le climat en détruisant les forêts. Un colon français, que nous citons, écrit ainsi : « L’Arabe est l’ennemi de l’arbre. » C’est ce qui aurait rendu le climat de l’Algérie aride et cela permet à l’entreprise coloniale française de se présenter comme une œuvre de restauration climatique par la reforestation.

 

 

À la Révolution française, vous identifiez le passage de l’optimisme colonisateur à l’angoisse d’un effondrement climatique. Qu’en est-il ?

Au moment de la Révolution, on assiste à une politisation formidable, dans le contexte français, de la question du changement climatique provoqué par l’homme. C’est lié aux formidables débats qui, à ce moment et pour plusieurs décennies, vont secouer le pays à propos des bons modes de gouvernement des forêts, et des environnements en général. Les révolutionnaires accusent d’abord la monarchie d’avoir dégradé le climat de la France du fait d’une mauvaise gestion forestière. Sous la Restauration, cette accusation est renversée : c’est cette fois la Révolution qui est pointée du doigt. De plus les royalistes ultras accusent les monarchistes modérés de mettre en péril le climat, car ceux-ci vendent des forêts domaniales pour rembourser les dettes de l’État. Si l’on cherche tant des coupables dans ces années 1815-1825, c’est parce que l’explosion du volcan indonésien Tambora en 1815 a provoqué des catastrophes climatiques et agricoles sans précédent en Europe, faisant même craindre un refroidissement climatique global.

 

Vous avez découvert une enquête sur le changement climatique datant de 1821. En quoi vous a-t-elle étonnés ?

Nous avons en effet découvert cette enquête lors de recherches dans les archives de Météo France. Il y a exactement deux cents ans, en 1821, le ministère de l’Intérieur français organisait une grande enquête sur le changement climatique. Il demandait à ses préfets si le climat de leur département avait changé depuis trente ans et si l’on pouvait estimer que l’homme en était responsable. Ce qui nous a surpris dans l’énorme masse de documents reçue en retour, c’est que cette question n’étonne pas outre mesure. La possibilité d’une action de l’homme sur le climat faisait partie, en ce début du xixe siècle, de l’univers mental des maires, des professeurs, des agents forestiers, des propriétaires, etc., qui ont répondu à l’enquête. Cette archive a été le point de départ d’une longue enquête qui a débouché sur ce livre.

 

À la fin du xixe siècle, le spectre d’une action humaine sur le climat s’efface peu à peu. Que s’est-il passé ?

La menace d’un changement climatique causé par l’homme s’éclipse des consciences à la fin du xixe siècle. Il y a plusieurs explications à cela. D’abord, les débats homériques qui ont agité la communauté scientifique sur cette question, tout au long du xixe siècle, aboutissent à une impasse. Personne n’arrive à prouver l’existence, ou l’inexistence, d’une action humaine sur le climat. La climatologie va alors se construire sous sa forme moderne, en mettant cette problématique de côté.

Ensuite, l’avènement du chemin de fer et des bateaux à vapeur s’accompagne d’une baisse drastique de la vulnérabilité climatique. La globalisation du marché des céréales permet de découpler les fluctuations climatiques et l’approvisionnement alimentaire. L’enchaînement jusqu’ici classique entre mauvaise saison, disettes, émeutes… et parfois révolution est brisé. La question climatique perd de sa centralité politique en Europe. Il y a là une ironie sinistre : c’est sous l’effet du déploiement de technologies hautement carbonées que l’on cesse de se préoccuper de l’action humaine sur le climat. Les énergies fossiles nous ont désensibilisés à la question du changement climatique. Nous avons été les victimes d’une sorte de production carbonée d’apathie. La situation est différente dans les empires, où la menace de dégradations climatiques inquiète jusque dans les années 1930-1940. Au total l’interlude aura été bref, puisque c’est pendant la guerre froide qu’émerge le diagnostic scientifique contemporain sur un changement climatique causé par le CO2 (même si certains savants ont préparé le terrain auparavant).

 

L’histoire peut-elle nous aider à penser la question climatique actuelle ?

Notre enquête montre que la question du changement climatique implique de longue date des dimensions sociales et politiques fondamentales. Elle nous incite à politiser notre vision, en comprenant qu’il ne peut être traité uniquement du point de vue des savoirs techniques, ou d’une nécessité de « prendre conscience » des dégradations en cours. C’est une question qui doit nous inciter à repenser aussi bien nos modes de vie que les règles du commerce mondial ou les formes de la régulation financière. Notre livre a aussi un autre message : qualifier ce que les autres font de la nature, de leur climat ou de leurs environnements, c’est aussi exercer une forme de pouvoir. Cette lucidité a ses vertus.

 

 

Propos recueillis par Flora Trouilloud (Rédaction ID4D).

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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