Haïti serait-il un pays maudit ? On pourrait le croire cinq ans après le séisme de janvier 2010 qui coûta la vie à 250.000 personnes et en contraignit plus d’un million à vivre sous les bâches des camps de réfugiés. Certes l’aide humanitaire a permis d’alléger les souffrances, mais ces mêmes maux qui accablaient Haïti avant ce désastre restent aujourd’hui bien présents. Il s’agit aujourd’hui d’une part de reconstruire ce que le tremblement de terre a jeté à bas et, d’autre part, d’amorcer une dynamique de croissance économique.

Haïti © Jean Bernard Veron
Haïti © Jean Bernard Veron

L’étape humanitaire, oui, mais la suite ?

Dès les lendemains du séisme la communauté internationale n’a pas boudé ses appuis. Les agences d’aide par dizaine, les ONG par centaines et les bonnes volontés, notamment de la diaspora haïtienne, par milliers ont débarqué en Haïti.

Les apports de nourriture, la délivrance de soins de santé, l’installation d’abris temporaires ont permis de sauver nombre de vie, tout comme les centres de traitement quand éclata l’épidémie de choléra.

La suite ? Telle est en effet la question maintenant posée. Question aux multiples réponses. Il s’agit en effet non seulement de reconstruire, mais aussi d’aider ce pays à emprunter, enfin, la voie du développement. Ce qui signifie endiguer la montée de la pauvreté, réduire les inégalités entre une fort prospère oligarchie et une population souvent aux limites de la survie, mettre l’Etat en capacité d’exercer ses missions, restaurer un environnement ravagé.

Cependant, à courir trop de lièvres à la fois, le risque est grand de n’en attraper aucun. Un choix s’impose donc et celui qui est défendu ici se nomme boss maçons, agriculture, économie informelle.

 

Reconstruire, oui, mais à la mode de là-bas

Maisons particulières, immeubles, locaux publics, entreprises…, le séisme n’a pas fait dans le détail.Ce sont des dizaines de milliers de bâtiments qui ont été détruits ou gravement endommagés.

L’aide a permis soit d’en remettre debout quelques-uns, soit, plus souvent, d’importer à grands frais planches et contreplaqués pour bâtir des abris temporaires.

Dans le même temps, les boss maçons, qui sont en Haïti des artisans de la construction, ont retapé et reconstruit infiniment plus de lieux de vie. Il est vrai qu’hors les grands immeubles modernes, ce sont eux, ces boss maçons, qui ont construit Port au Prince au fil des ans, par la bricole, par la débrouille. Premier exemple de ce précieux savoir-faire haïtien.

Et ce sont donc eux qu’il faut accompagner, tant en leur dispensant les formations qui permettront de construire en plus durable, en plus solide, qu’en aidant les familles à financer ces travaux.

 

Port au Prince prend le large

Un pas plus avant, c’est à dire en passant de la maison individuelle au quartier, un autre exemple mérite de retenir l’attention de ceux qui veulent aider Haïti à se reconstruire. Il y au bord de la route qui sort par le nord de Port au Prince un petit quartier tout neuf bâti avec l’aide américaine. Baptisé Camp Corail, il a en effet tout du camp avec ces rigoureux alignements de maisons préfabriquées, toutes semblables. Combien sont-ils à y avoir élu domicile ? Difficile à dire, mais bien peu nombreux.

De l’autre côté de cette même route, escaladant les collines, s’étend Canaan, un bidonville à la mode des favelas brésiliennes. Il est sorti spontanément de terre quand furent vidés les camps de réfugiés. Et, là, ils seraient dans les deux cent mille à s’y être installés, sans pratiquement aucune aide de ces acteurs étrangers venus en Haïti les poches remplies de dollars.

Un autre exemple de débrouille, à l’exemple de celle qui a engendré ces quartiers informels, tels que celui de Cité Soleil, où vivent l’immense majorité des habitants de la capitale.

Et donc faut-il ne rien faire ? Non, car Canaan est cruellement en manque de ces équipements publics qui permettent de disposer d’eau, d’assainissement et d’électricité à prix raisonnable. Ce à quoi l’aide pourrait utilement s’atteler.

 

L’agriculture, une priorité incontournable

Aujourd’hui encore, malgré la croissance de la population urbaine, notamment à Port au Prince, deux Haïtiens sur trois restent des ruraux. Et qui dit ruraux, dit petits potagers et maigres cochons, bananiers et ce qu’il reste de riziculture après l’envahissement des marchés par le riz américain subventionné.

Or, pour que cela rende, il faut des terres et de l’eau. Las ! La déforestation massive, notamment pour produire du charbon de bois, a dénudé les pentes de leur couvert forestier. Que surviennent de fortes pluies et la terre s’en va, emportée par l’eau qui ruisselle. L’une et l’autre perdues pour l’agriculture.

Or il est à cela des remèdes qui peuvent prendre deux formes. Soit de petites retenues collinaires qui retiennent et l’eau et la terre. Soit, plus ambitieux, des programmes associant reboisement des pentes et périmètres irrigués dans les plaines en aval.

Certes ces solutions sont déjà à l’œuvre, mais bien insuffisantes encore pour permettre au pays de récupérer sa souveraineté alimentaire en soutenant la petite agriculture familiale, tout à la fois lieu de production et donc de revenus, et frein à l’exode rural vers des villes hypertrophiées.

Donc un autre champ grand ouvert à ceux qui veulent aider Haïti à sortir de la misère. Avec en plus ce bonus qu’est la restauration d’un environnement dévasté.

 

Vous avez dit économie, économie haïtienne ?

Depuis la quasi disparition de la zone franche d’exportation mise en place à l’époque des Duvalier père et fils et en attendant que se déploie celle que les Américains soutiennent dans le nord du pays, l’économie haïtienne se résume très largement aux activités rurales et à l’économie informelle urbaine, en particulier à Port au Prince.

L’une et l’autre sont d’ailleurs intimement liées. C’est en effet la pauvreté des campagnes et le manque de perspectives qui gonflent la population des villes bien au-delà de la capacité des celles-ci à assurer à tous les nouveaux arrivants une intégration socio-économique décente dans des activités qui relèveraient du secteur formel.

Donc, là encore, la débrouille. Petits commerces alimentaires de rue, artisanats pauvrets, restaurants de trottoirs. Mais pas que cela. Il existe déjà tout un grouillement de TPE, les fameuses très petites entreprises, qui sont souvent des microentreprises. Elles vont du café Internet aux boss maçons déjà mentionnés et du réparateur de tap-tap, le taxi local abondamment décoré, aux ateliers de couture.

Ces gens-là ont des idées, la force d’entreprendre, mais l’argent leur manque pour financer leurs investissements, même minuscules. Les banques font la fine bouche, trop de risques et fort peu de profit. Dieu merci, il existe d’autres institutions, dites de microfinance, qui sont disposées à accompagner ces entrepreneurs.

Il faut donc appuyer ces dernières, soit directement, soit en consentant aux banques en question des crédits à des taux suffisamment concessionnels pour leur faire voir sous un jour différent le financement de ces activités.

En guise de chemin du développement, emprunter la piste de terre locale plutôt que l’autoroute internationale

Bien souvent les partenaires extérieurs ont tendance à parachuter sur tel ou tel pays qu’ils aident des recettes venues de chez eux ou expérimentées dans d’autres contextes. C’est là une erreur qui est à la source de bien des mécomptes.

Afin de minimiser ces derniers, il faut donc garder à l’esprit les spécificités du pays en question et accompagner certains des modes de faire que celui-ci a développés au fil du temps. En Haïti cela se nomme la débrouille.

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