Pour Xavier Lhote, les guerres entre États ont laissé la place à une violence d’émanation sociale. Pour résoudre ces crises, les réponses humanitaire, politique et militaire de court terme ne suffisent plus : les acteurs du développement ont un rôle de long terme important à jouer.

 

Des civils fuyant l'avancée des forces gouvernementales dans les régions d'Idlib et d'Alep (en Syrie) en direction de la frontière turque, le 14 février 2020. Photo de Rami al SAYED/AFP
Des civils fuyant l'avancée des forces gouvernementales dans les régions d'Idlib et d'Alep (en Syrie) en direction de la frontière turque, le 14 février 2020. Photo de Rami al SAYED/AFP

La dissolution du lien social

Les guerres entre États ont laissé la place à une violence d’émanation sociale qui reflète des situations de crise aiguë vécues par les sociétés concernées : « Printemps arabes », crise sahélienne, conflits centrafricain, irakien, syrien, etc. sont autant d’exemples de désintégrations issues du dysfonctionnement interne des sociétés. Le modèle westphalien de la guerre, qui oppose des pays en vue d’accaparer de nouveaux territoires et leurs ressources laisse la place à une violence d’extraction sociale rendue possible par la faiblesse des États.

Ces guerres contemporaines travaillent le corps social en profondeur et pénètrent dans l’intimité de la vie de chacun des citoyens. Tous les membres de la société sont happés par cette violence, en tant que bourreau ou victime, et l’ensemble des relations sont dissoutes dans des mécanismes guerriers.

Les référents identitaires sont instrumentalisés (sur des bases religieuses, claniques, clientélistes, etc.) afin de souligner les antagonismes entre communautés. Ce mécanisme de clivage joue un puissant rôle de mobilisation sociale : nul ne peut durablement s’isoler de son groupe sans être suspecté de sympathie, voire de collusion avec la partie adverse. Cela perpétue un « mode durable de consécration de l’irréconciliable » au sein de la société.

Au Sahel, par exemple, les groupes armés affiliés à al-Qaida « ont une véritable stratégie de déchirement social » qui vise à monter les communautés entre elles en manipulant des conflits ayant une coloration ethnique : les Peuls contre les Dogon et les Touaregs au Mali, les Peuls contre les Mossi au Burkina Faso, etc.

Les premières victimes de ces conflits sont les populations civiles. On dénombrait en 2016 près de 300 000 enfants soldats et près de 60 millions de déplacés forcés (déplacés internes et réfugiés), dont 80 % de femmes et d’enfants. Les violences sexuelles à grande échelle détruisent le noyau familial et provoquent des troubles psychosociaux aux séquelles durables.

 

Des crises qui durent

Par leur nature sociale, ces nouvelles guerres sont plus complexes à résoudre car moins sensibles aux interventions d’acteurs extérieurs et moins guidées par des considérations rationnelles, à la différence des conflits interétatiques où les combats cessent dès lors que l’objectif est atteint.

En outre, une économie de guerre se met en place qui bénéficie à de nombreux acteurs peu enclins à accompagner un processus de paix qui jouerait contre leur rente de situation. C’est le cas, par exemple, des seigneurs de guerre afghans ou bien des réseaux de trafiquants en Afrique de l’Ouest qui ont su acheter des soutiens jusqu’au cœur des administrations centrales.

Enfin, l’éclatement du conflit en de multiples groupes armés rend les processus de paix fragiles car dépendants des agendas politiques d’une pluralité d’entités. Dès lors, les crises contemporaines ont tendance à s’inscrire dans la durée, confrontant populations et institutions à des chocs récurrents.

 

Une approche humanitaire qui a trouvé ses limites

Ces crises chroniques, plus fréquentes, plus complexes et plus aiguës, créent une situation d’urgence permanente qui enferme les humanitaires sur leurs terrains d’intervention, à l’instar des missions à l’est du Congo, en Somalie ou encore en Haïti. Ainsi, 90 % des pays qui ont reçu de l’aide humanitaire sur un théâtre de crise en ont également bénéficié lors des trois années précédentes (et 60 % des pays récipiendaires en ont reçu depuis plus de huit ans). Cette situation met en lumière plusieurs limites du modèle humanitaire :

  • Afin de couvrir simultanément les nouveaux et les anciens théâtres d’opérations, les besoins financiers humanitaires ont crû de manière significative ces dernières décennies. En 2016, la demande en levée de fonds a atteint plus de 20 milliards de dollars pour une population cible de près de 90 millions de personnes : des montants quatre fois plus importants qu’il y a une décennie, pour une population cible qui a doublé.

 

  • Les interventions des acteurs de l’urgence sur le long terme génèrent des externalités négatives : mise sous dépendance des populations à l’aide internationale, déresponsabilisation des leaders locaux, « désincitation » à la relance du secteur productif, etc. fragilisent in fine le tissu socio-économique des territoires d’intervention.

Parallèlement à ces dynamiques, les acteurs humanitaires déplorent depuis une trentaine d’années « une incapacité croissante à porter secours aux victimes des conflits armés, notamment du fait de l’insécurité ». Ce constat s’explique pour partie par la « militarisation » et la « politisation » de l’action humanitaire, en particulier depuis l’expérience américaine en Afghanistan puis en Irak. Les actions civilo-militaires et l’assujettissement des actions humanitaires à des objectifs militaires brouillent les lignes de partage entre les différentes communautés professionnelles et jettent un discrédit sur les principes de neutralité et d’impartialité des organisations non gouvernementales.

 

Un outil militaire peu adapté aux conflits sociaux

Les « nouvelles guerres » sont appréhendées par les militaires de la même manière que les anciennes, c’est-à-dire que seule la puissance, à travers la force militaire, est utilisée comme outil permettant de contenir les violences, comme ce fut le cas au Mali en 2012 et en Centrafrique en 2013.

Si l’intervention militaire peut être efficace dans un premier temps, les armées de libération sont rapidement perçues comme des armées d’occupation. En outre, l’intervention d’une puissance militaire extérieure complique la nature de la crise en enchâssant des dynamiques internationales aux évolutions locales (comme en Irak ou en Syrie).

Face aux tensions sociales, la distinction entre forces de sécurité civiles (police, gendarmerie) et militaires se brouille, tout en éloignant les armées du champ de bataille classique. L’emploi de la force devient la norme pour gérer la violence et prolonge ad vitam aeternam l’intervention militaire, comme en Afghanistan, en Irak, ou encore au Mali. Les interventions deviennent des interventions de police militarisées qui prennent la forme de raids contre des groupes armés (Somalie, Mali, Afghanistan, etc.).

 

La position fragilisée du médiateur

Pendant les années 1990, il y a eu plus de tentatives de médiation que durant la période 1945-1989. Cette dynamique s’est accompagnée d’une multiplication du nombre d’acteurs de médiation directement impliqués dans la résolution des conflits (États, ONG, fondations, organisations régionales, sous-régionales, etc.).

Ce phénomène, souligné dans le livre Les Nouvelles Guerres par la politologue Milena Dieckhoff, interroge sur la façon « de parvenir à faire émerger un consensus non seulement entre les parties en conflit mais aussi entre les différents faiseurs de paix sur ce qui doit être, au-delà du terme générique de paix, la finalité plus substantielle de la médiation ». Les différents acteurs régionaux et internationaux parrainent des initiatives d’accords de paix souvent concurrentes qui viennent interférer avec le jeu des acteurs en conflit.

Par ailleurs, la position du médiateur est fragilisée dans la mesure où les populations civiles, premières victimes des conflits, sont exposées au risque de chantage de la part des groupes armés qui n’hésitent pas à s’en prendre à elles si leurs conditions ne sont pas satisfaites. Il n’est pas rare de voir ces groupes s’activer au moment de négociations diplomatiques pour montrer leur pouvoir de nuisance et « monnayer » l’arrêt au moins temporaire de leurs activités. C’est aussi une façon pour des groupes armés minoritaires d’être inclus dans les processus de négociation et d’acquérir une reconnaissance politique.

Ce phénomène rend les négociations de paix difficiles : elles nécessitent en effet la conciliation de nombreux agendas contradictoires. Les accords ressemblent davantage à des trêves qui prennent acte des changements de rapports de force sur le terrain. En Syrie ou en Centrafrique, par exemple, les initiatives se multiplient sans qu’aucune issue politique ne soit clairement identifiée dans la résolution de la crise et l’arrêt définitif des combats.

 

L’émergence des acteurs de développement

Les moyens humanitaro-politico-militaires déployés pour répondre à des guerres dont la nature est profondément sociale ratent leur cible quand le remède est à chercher autour du rétablissement des capacités institutionnelles, du contrat social et de l’intégration sociale. Les acteurs du développement, à travers leurs programmes, peuvent fournir un relais dans la durée aux réponses de court terme, pour agir sur les leviers économiques, sociaux, institutionnels et politiques des crises. L’action des bailleurs agit en effet directement sur la réduction des inégalités, le renforcement du lien social, l’inclusion des communautés et l’amélioration de la gouvernance des autorités locales et nationales.

Traditionnellement, les acteurs du développement se sont longtemps cantonnés à circonscrire leurs interventions dans des zones de relative stabilité afin d’assurer la durabilité de leurs opérations. Cette situation a créé un développement à deux vitesses où se côtoient des territoires piégés dans des « trappes à conflits », sous perfusion humanitaire et sous occupation d’armées étrangères, et des territoires qui ont su réduire considérablement la pauvreté (à titre d’exemple, on peut observer les divergences de trajectoires entre Haïti et la République dominicaine). La Banque mondiale estime ainsi que d’ici 2030, la grande pauvreté sera très largement concentrée dans des zones en proie à un niveau élevé de violence.

Face à ce constat, les acteurs du développement doivent réorienter leurs stratégies vers les zones de crises afin de participer au renforcement des États et des sociétés.

 

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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