L’édition 2017 du rapport de la Banque mondiale sur le développement dans le monde met l’accent sur la nécessité de placer le lien entre gouvernance et développement au centre du débat. Entretien avec Yongmei Zhou, codirectrice du rapport.

Le rapport de la Banque mondiale sur le développement dans le monde 2017, dont le lancement mondial a eu lieu le 30 janvier à Paris en partenariat avec l’Agence française de développement, met l’accent sur la nécessité de placer le lien entre gouvernance et développement au centre du débat. Pour Yongmei Zhou, codirectrice du rapport, aider les pays à disposer de meilleures règles, institutions et procédures est indispensable pour poser les bases d’une croissance économique soutenue et promouvoir l’avènement de sociétés plus équitables et plus pacifiques.

 

En s’intéressant au lien entre gouvernance et développement, la Banque mondiale est-elle en train de redécouvrir la science politique ?

Ce rapport inaugure il est vrai un champ de réflexion et d’action nouveau pour notre institution. Les liens qui existent entre gouvernance et développement et entre gouvernance et croissance sont un sujet essentiel, ça, ce n’est pas nouveau, mais ce n’est pas toujours facile de traiter des sujets de pouvoirs et de politiques pour une institution comme la nôtre, qui s’interdit toute ingérence dans les politiques intérieures de nos pays partenaires.

Il nous a malgré tout semblé indispensable de travailler sur ce thème. Nous avons mené des recherches et consultations approfondies durant un an dans de nombreux pays. Et pour nous le constat est clair : il faut replacer la gouvernance au cœur de la discussion internationale sur le développement, mais aussi au cœur de la Banque mondiale elle-même. Nous devons mieux tenir compte des contextes politiques locaux et agir de façon plus intelligente. Si nous ne comprenons pas mieux ces processus politiques, nous ne serons pas efficaces dans la dimension technique de notre travail.

 

Pourquoi considérer ces paramètres maintenant ?

La Banque mondiale a fait du chemin depuis les années des ajustements structurels, avec à l’époque un discours prescripteur, critiqué par ses partenaires. Elle est passée désormais à une approche plus bottom up et demande aux gouvernements des pays avec lesquels elle travaille quelles réformes ils souhaitent faire et comment elle peut les soutenir.


 

De quel constat êtes-vous partis dans votre réflexion ?

Le constat est le suivant : très souvent, les pouvoirs publics ne parviennent pas à adopter des politiques qui favorisent la croissance ou permettent de réduire la pauvreté. Et plus souvent encore, lorsque ces politiques sont finalement adoptées, elles ne produisent pas les résultats espérés. Pourquoi ? Principalement parce que, dans le processus d’élaboration et de mise en œuvre des politiques, les acteurs clés ne sont pas autour de la table.

L’identité des acteurs admis à la table des négociations et de ceux qui en sont exclus peut en effet déterminer si les solutions retenues seront couronnées de succès. Ce processus d’interaction entre acteurs sous-tend chaque aspect du développement d’un pays et du fonctionnement de ses institutions. Des inégalités dans la capacité des acteurs à influer sur les choix des politiques publiques et à faire en sorte que les décideurs soient plus attentifs à leurs besoins peuvent déclencher un cercle vicieux dans lequel les politiques efficaces ne sont pas adoptées ou ne sont pas appliquées avec succès.

 

Vous évitez les termes qui fâchent… En somme nous parlons ici de respect de la démocratie ?

La démocratie seule n’est pas suffisante. Dans les démocraties, l’exclusion, les captures de rentes et le clientélisme peuvent exister quand même. Comment mettre en œuvre des politiques véritablement efficaces ? Telle est la grande question. Il nous paraît plus judicieux de nous focaliser sur des concepts tels que « l’engagement », « la coordination » et « la coopération », qui sont les concepts clés du rapport, plutôt que d’avoir un discours prescripteur sur la démocratie.

Plutôt que de distribuer des bons et mauvais points, nous préférons dire qu’il existe des contextes plus propices au développement, avec des administrations qui fonctionnent, des citoyens qui ont confiance en leurs institutions publiques et des contribuables qui paient l’impôt.

 

Le rapport de la Banque mondiale sur le développement dans le monde propose-t-il des critères de bonne gouvernance ?

Il n’y a pas de classement de pays dans notre rapport, parce qu’il n’y a pas de trajectoire « évidente » ou « modèle ». Plusieurs variables complexes sont à prendre en compte. Certains pays sont forts en matière d’indépendance de la justice, comme l’Inde, tandis que d’autres ont des administrations fortes, comme la Chine. Certains États sont démocratiques – avec notamment un processus électoral régulier – mais restent faibles sur le plan des institutions et de la mise en œuvre des politiques publiques.

Le succès des réformes ne dépend donc pas seulement de l’application des « meilleures pratiques ». Il passe également par l’adoption et l’adaptation de cadres institutionnels qui, en exploitant mieux les dynamiques locales, permettent de résoudre les problèmes spécifiques qui continuent de faire barrage à la poursuite d’un développement bénéficiant à chaque citoyen. Nous croyons qu’un véritable changement est possible, grâce à l’engagement des citoyens, des décideurs et de la communauté internationale.

Quelles actions la Banque mondiale va-t-elle entreprendre ? Faire pression sur ses partenaires ou commencer par former ses cadres à ces sujets ?

La Banque mondiale compte 700 employés qui se consacrent à la gouvernance. Nous avons effectivement évoqué, dans nos propres délibérations, la nécessité pour tous nos départements de se familiariser avec ces questions.

Si nous comprenons que l’échec de certains projets ne s’explique pas par des problèmes de capacités, mais par des rapports de pouvoir, comment agir différemment de manière concrète ? Face à des situations d’exclusion, de clientélisme, de captation des politiques par des élites pour maintenir des situations de monopole, nous devons réfléchir à notre action. Nous devons aussi apprendre des exemples positifs, en comprenant les processus de décision qui ont mené à des résultats. Un rapport de la Banque mondiale publié en 2013 a par exemple identifié sept villes africaines très efficaces dans l’approvisionnement en eau potable de leurs habitants.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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