Le changement climatique est un enjeu global, qui ne peut pas être géré de manière exclusivement locale ou nationale. Pour penser et développer une gouvernance mondiale du climat plus ambitieuse, le paradigme des communs peut être un outil précieux.

A l’occasion de son 75ème anniversaire, l’AFD a organisé en décembre 2016 à Paris la 12ème édition de sa conférence internationale sur le développement intitulée « Communs et dynamiques de développement ».

Retrouver la synthèse multimédia de cette conférence ici

Les négociations onusiennes sur le changement climatique, depuis le sommet de Rio en 1992 jusqu’à la COP 22 en 2016 à Marrakech, livrent des enseignements précieux sur la gouvernance mondiale d’un commun aussi vaste que le climat. C’est ce qu’explique Amy Dahan Dalmedico, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), spécialiste du changement climatique et co-auteur de Gouverner le Climat ?  (Presses de SciencesPo, 2015).

Quel bilan tirez-vous des négociations climatiques en termes de gouvernance ?

La gouvernance onusienne du climat, avec les Conférences des parties (COP) qui se tiennent chaque année depuis 1995, repose sur ce que nous appelons un « schisme de la réalité ». En effet, une bulle de gouvernance s’est progressivement constituée au tournant des années 2000, croyant se saisir du monde pour faire avancer la lutte contre le changement climatique grâce à des outils économiques (tels que le marché du carbone) et aboutir à un traité général fixant des objectifs de réduction des émissions de carbone. Au sommet de Copenhague, en 2009, on pensait sauver la planète, et rien de tout cela ne s’est produit ! C’était une illusion, car parallèlement, nous avons assisté aux accélérations du monde réel, sur fond de compétition économique acharnée entre les pays, de mondialisation croissante et d’universalisation du modèle de développement occidental.

Second point important : la mobilisation des sociétés civiles (le versant off de la négociation onusienne) qui s’est renforcée lors des dernières COP a permis une plus grande prise de conscience mondiale des enjeux et une réappropriation locale et nationale de la question climatique. Depuis quelques années, on voit ainsi apparaître une approche plus bottom-up de la gouvernance mondiale du climat dans laquelle les cibles à atteindre ne sont plus décrétées par les Nations unies, mais déterminées en fonction de ce que les pays sont capables de faire et d’annoncer.

Enfin, les pays émergents s’inscrivent dans une géopolitique du climat qui a radicalement changé entre 1992 et 2010, dans la mesure où ils sont devenus de grands émetteurs de gaz à effet de serre. La Chine a dépassé les Etats-Unis depuis 2006, devenant le premier émetteur mondial de carbone. Ces pays, qui n’étaient qu’observateurs des négociations dans les années 1990, en sont devenus des acteurs majeurs. La Chine a ainsi joué un rôle déterminant dans l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat.


Quelles sont les limites des structures de gouvernance climatique en place ? 

Précisons tout d’abord que la COP 21 à Paris a été un succès pour la diplomatie et la gouvernance mondiale. Il n’est pas si facile de mettre d’accord 192 pays sur un même texte, même sur des objectifs extrêmement mous et flous… Cela étant, rien n’est gagné : les pays se sont entendus, certes, chacun a fait des promesses (à travers les contributions nationales notamment), mais celles-ci s’avèrent encore insuffisantes et doivent être soumises à révision (ce que prévoit l’Accord de Paris). C’est un accord de papier pour le moment.

La question des finances reste elle aussi dans le vague. Pourtant, sans apport financier, il sera très difficile de décarboner une partie de l’économie mondiale, en particulier dans les pays émergents qui s’urbanisent, s’industrialisent et fournissent l’accès à l’énergie à des centaines de millions de personnes. S’ils continuent à le faire sur une trajectoire impliquant massivement le charbon, toutes les promesses de réduction des gaz à effet de serre vont tomber à l’eau ! Cet enjeu majeur n’est pas réglé, entre autres parce que l’enveloppe annuelle de 100 milliards de dollars que les pays développé se sont engagés (en 2009) à mobiliser d’ici 2020 pour les pays en développement n’est pas encore atteinte.

Dans l’absolu, 100 milliards représentent un montant insuffisant. Les subventions aux énergies fossiles dans le monde s’élèvent à plus de 500 milliards de dollars par an. La question est de savoir comment déplacer ces masses financières pour drainer les investissements lourds qu’implique une économie décarbonée. Isoler les bâtiments, promouvoir les énergies renouvelables, changer les infrastructures et les moyens de transport demande de l’argent frais partout, au Nord comme au Sud. Cette manne doit provenir d’un déplacement en Occident des investissements carbonés.


En prend-on le chemin ? La logique du marché et du profit immédiat ne prévaut-elle pas encore partout, y compris dans le pétrole ?

Oui, c’est plutôt la loi du business as usual qui prévaut. Nous sommes encore loin de processus de décisions qui correspondent à l’idée sincère que nous allons véritablement changer nos façons d’investir, de produire et de consommer.

En outre, tous les impacts du changement climatique ont beau être mesurés, évalués par des scientifiques, chaque pays se trouve confronté à d’autres hiérarchies de problèmes, une fois les COP terminées. Chacun rentre chez soi pour faire face à des enjeux de chômage, de sécurité alimentaire, de dette, voire de conflit armé, etc. Par ailleurs, les asymétries de pouvoir auxquelles nous faisons face ne me paraissent pas assez soulignées. L’Accord de Paris a beau être basé sur le principe de la responsabilité différenciée, certains pays ont toujours plus de moyens, plus de responsabilités et devraient mieux donner l’exemple ou être mis plus fortement à contribution.


Comment la gouvernance mondiale du climat peut-elle prendre en compte les intérêts d’ensembles comme la forêt amazonienne ou l’Arctique qui ne sont pas représentés par des Etats ?

La question est très complexe. Ces ensembles sont partiellement représentés par certains Etats et surtout par les ONG de ces pays. Cette question renvoie à la nécessité de changer la cartographie des acteurs de la gouvernance climatique internationale. Les villes, par exemple, sont montées en puissance et font désormais partie des acteurs ayant voix au chapitre. Les peuples « indigènes », comme on les appelle dans la terminologie onusienne, sont pour certains d’entre eux, porteurs des intérêts des territoires où ils vivent. Ils ont aussi été admis dans les COP et font partie des débats, témoignant d’un processus de « climatisation du monde », même s’ils ne sont pas intégrés dans les processus de décision.

De plus en plus d’acteurs veulent exprimer leurs intérêts sur la problématique du climat, devenue majeure. L’environnement, la société et l’économie représentent les trois piliers du développement durable. De son côté, le climat a cette force centripète qui consiste à attraper toutes sortes d’enjeux pour les mettre sous sa coupe. C’est à la fois révélateur de son importance dans la prise de conscience globale, mais aussi du caractère fictif de cet enjeu, car les transformations invoquées par tous n’ont pas vraiment lieu ! Dernier exemple en date : le traité de libre-échange entre l’Europe et le Canada (Ceta), qui ne se soucie absolument pas des questions climatiques. Si l’Europe laisse le Canada lui vendre ses sables bitumineux et son énergie sale, c’est mauvais pour le climat. Nous n’avons pas besoin d’échanges commerciaux à tout prix, mais au contraire de traités de coopération pour répondre à des enjeux précis.


En quoi le paradigme des communs permet-il d’appréhender des préoccupations locales pour répondre à des enjeux globaux ?

Le paradigme des communs a émergé dans les années 1980 face aux échecs des interventions des gouvernements et des organisations internationales dans les pays du Sud, et plus fondamentalement de la critique d’une certaine vision du développement, structuré autour de l’idée d’un Etat modernisateur, alors que dans les pays en voie de développement, ces Etats sont souvent faibles et corrompus.

De plus, la logique du marché a toujours tenté localement de détruire des formes de gestion ancestrale des communs, ou de gestion communautaire des ressources (eau, terres agricoles), notamment en Afrique. Relocaliser et territorialiser les enjeux climatiques est indispensable et les communs peuvent jouer un rôle décisif dans ce mouvement. Toutefois, certains pays sont devenus émergents sous la férule d’Etats forts, comme en Chine, ayant imposé des directions parfois désastreuses sur le plan environnemental, mais qui ont sorti des populations importantes du sous-développement absolu.

L’accord de Paris décroché en 2015 représente-t-il le maximum que puisse faire la gouvernance internationale sur le climat ? Je ne le crois pas. Des cloisonnements subsistent et doivent être brisés sur la question du climat, qui ne peut pas être exclusivement locale. Dans les pays d’Afrique où l’industrialisation et l’électrification restent à faire, il faut tenter de tout faire autrement. D’où l’énormité des enjeux africains, sur un continent qui connaît une forte croissance démographique. Le paradigme des communs revêt une dimension stratégique dans le cas de l’Afrique, afin de promouvoir en particulier les énergies renouvelables dont dispose ce continent, et une agriculture durable, dans un contexte d’Etats morcelés et corrompus.


Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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