Le professeur d’anthropologie Eduardo S. Brondizio invite à réfléchir à la nature et à la particularité des systèmes de gestion des communs. S’appuyant sur le concept de « nouveaux communs », il préconise notamment de nouveaux types de partenariats.

A l’occasion de son 75ème anniversaire, l’AFD a organisé en décembre 2016 à Paris la 12ème édition de sa conférence internationale sur le développement intitulée « Communs et dynamiques de développement ».

Retrouver la synthèse multimédia de cette conférence ici

La recherche sur les biens communs n’est pas uniquement centrée sur le niveau local de gestion de ces biens, elle s’intéresse au contraire de plus en plus au niveau de gouvernance régional, plus complexe parce qu’il implique davantage d’acteurs. Cette évolution nous incite à réfléchir à la nature et à la particularité des systèmes de gouvernance des communs, comme l’explique Eduardo Brondizio, professeur au département d’anthropologie de l’Université d’Indiana (Etats-Unis) et membre du conseil consultatif de l’Atelier Ostrom de théorie et d’analyse politiques.

Les biens communs peuvent-ils être gérés d’une quelconque manière par les institutions publiques ?

Non, la plupart des biens communs transcendent différents groupes sociaux, lieux et institutions. Il est presque impératif de les gérer à travers des collaborations et des partenariats. Certaines institutions publiques ou privées sont capables de traiter des ensembles de problèmes communs : on peut, par exemple, gérer une forêt ou un parc, mais dans la plupart des cas, des ressources communes lient entre elles des personnes de différents lieux. C’est le cas de l’eau, par exemple. Cette ressource exige d’être gérée par un groupe de personnes en un lieu, dont l’action risque d’affecter d’autres groupes ailleurs. Nous ne disposons pas de mécanismes, publics ou privés, pour gérer ce type de ressources. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin de partenariats sur certains secteurs ou dans certaines régions.

Qu’entendez-vous par « la tragédie des communs » ?

C’est un terme intéressant. Le débat est apparu avec la parution de l’article intitulé « Tragedy of the commons », écrit par Garett Hardin à la fin des années 1960, qui montre qu’en présence de ressources en libre accès sur lesquelles il est difficile d’attribuer des droits de propriété, publics ou privés, les hommes ont tendance à les utiliser jusqu’à épuisement. Puis plusieurs études sont parues sur la gestion des ressources collectives par des communautés, avec l’application de règles et de normes en vue de conduire une action sociale. Le débat tournait autour du « Drama of the commons », titre d’une autre étude publiée en 2002 par le National Research Council sous la direction d’Elinor Ostrom.

Dans la plupart des cas de détérioration d’une ressource ou d’un environnement, les dommages observés étaient dus non seulement à l’absence de propriété mais également à une rupture ou défaillance des règles et des formes locales de gouvernance – à travers un choc extérieur ou une pression du marché. C’est une constante, des chocs et des pressions se produisent toujours. La question est de savoir comment y faire face.

En Amazonie, les lacs saisonniers qui apparaissent suite aux inondations contiennent des poissons. Certaines communautés dépendent de la pêche. Elles ont leurs propres règles sur les quantités de poissons que l’on peut capturer, et les outils autorisés pour le faire. Lorsque le marché augmente en raison de l’accroissement de la demande urbaine, des navires plus gros et de nouvelles techniques de pêche apparaissent sur les lacs. Or, la propriété d’un lac n’est pas définie. Le système est donc soumis à une pression qui entraîne des conflits. Certains acteurs veulent continuer à gérer ce bien commun, tandis que d’autres s’y opposent, et des divisions apparaissent au sein des communautés.


Qu’apporte l’approche systémique des communs à travers le concept de « nouveaux communs » ?

Le terme « nouveaux communs » revêt différentes acceptions. Une grande partie de la recherche s’est axée sur les ressources naturelles : l’eau, la forêt, etc. Lorsque la recherche sur les systèmes de gestion collective des communs a commencé à se développer, nous avons réalisé que de nombreuses ressources généraient le même type d’action communautaire, comme Internet.

Or, il existe une autre signification du terme « nouveaux communs », portant sur des biens importants qui ne sont pas toujours visibles : par exemple, les processus écologiques qui font partie de la purification de l’eau ou les fonctions de régulation d’un écosystème, avec des facteurs d’interdépendance que nous ne voyons pas forcément.

On peut évoquer le cas des terres communales en Amazonie. Au cours des 20 dernières années, les droits des communautés locales dans la gestion des ressources et leurs droits sur ces terres ont été de plus en plus réduits. Les terres communales sont situées dans des régions d’élevage de bétail et de développement industriel. Les communautés indigènes ont très bien su protéger leur environnement, mais elles ne sont pas préparées à faire face à l’impact de la pollution de l’eau ou de l’atmosphère. Les communs ne sont pas uniquement la forêt ou l’eau, mais l’ensemble de l’écosystème.


Quelle est la solution ?

Nous devons réfléchir à des institutions et des interventions qui ne sont pas spécifiques à un lieu ; elles doivent plutôt établir des passerelles entre différents lieux, lier un environnement à l’autre. Les communautés indigènes d’Amazonie savent gérer leurs propres terres, mais pas le monde extérieur. Elles sensibilisent les agriculteurs et les hommes politiques aux actions nécessaires pour protéger conjointement les ressources. Au lieu de déboiser toutes les rives des cours d’eau, elles essaient d’élaborer un accord visant à protéger la végétation et à replanter des arbres. Elles essaient de parler aux agriculteurs pour trouver des solutions, ainsi qu’aux institutions, plus formelles et à une plus grande échelle, pour protéger l’eau.

Ces initiatives donnent-elles de bons résultats ?

Seulement en partie. J’ai vu des collaborations à petite échelle donner de bons résultats dans certaines régions, mais pas ailleurs. Il y a peu d’initiatives visant à promouvoir une approche collective de la gestion des communs. Les programmes de développement ciblent un groupe plutôt qu’un système global. Mais les choses évoluent avec la prise de conscience de la nécessité de gérer les ressources comme un système.


Les communs constituent-ils une menace pour la propriété privée ?

Au cours de l’histoire, les communautés ont conçu divers statuts de propriété pour les différentes ressources. Dans les Alpes, près des vallées habitées aux sols fertiles, la propriété privée est prédominante. L’eau et les pâturages des zones plus vastes situées en altitude ont tendance à faire l’objet d’une gestion commune. Dans la plupart des lieux, on voit apparaître au fil du temps une combinaison de système privés et communs. La « tragédie de communs » tient au fait que les hommes, toujours enclins à privilégier au maximum leur intérêt individuel, ont besoin d’un régulateur ou d’un mécanisme de régulation, public ou privé.

À la fin des années 1960 et 1970, le gouvernement brésilien s’est emparé de toutes les terres occupées par les indigènes, pour ensuite en privatiser une partie et prendre le contrôle du reste. Selon l’idéologie qui prévalait à l’époque, la férule  gouvernementale devait permettre une exploitation plus productive des ressources. Mais le processus de privatisation s’est accéléré, et pas seulement au Brésil.

Après la Seconde Guerre mondiale, les économies basées sur l’exploitation des ressources, notamment sur l’extraction, ont connu un essor important. L’environnement a été principalement dégradé dans l’hémisphère Nord avec le développement industriel. Au fil des années, ces pressions ont gagné l’ensemble de la planète. Le Nord améliore et prend davantage soin de son environnement, mais fait pression pour que soit exercé un contrôle gouvernemental ou privé sur le Sud.

Les mêmes processus se reproduisent actuellement en Afrique, au détriment de l’appropriation des ressources par les populations locales qui pratiquaient une gestion coutumière des terres. Le rôle de l’État a beaucoup évolué au cours des trente dernières années, en raison des programmes d’ajustement structurel (PAS) conduits par le Fonds monétaire international (FMI). L’idée était de récupérer le plus de ressources possibles à des fins d’exportation, via la privatisation ou la clôture des terres publiques ou communes.

Comment passer du stade de la propriété à celui des communs, alors que nous sommes confrontés au changement climatique ?

Lorsqu’il n’est pas lié à d’autres évolutions de l’environnement, le changement climatique ne constitue pas forcément un problème. Des orages au beau milieu d’un désert sont sans conséquence alors qu’ils risquent d’entraîner des problèmes sociaux s’ils s’abattent sur des sites recouverts d’infrastructures. Nous allons de plus en plus – espérons-le – abandonner une vision du futur axée sur le climat au profit d’une vision davantage orientée vers les problèmes sociaux, reconnus comme des facteurs aggravants. Face à cette problématique complexe, des solutions simples s’offrent à nous : recourir aux partenariats et adopter une approche systémique.


Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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