Le fleuve Sénégal, le 9ème plus long cours d’eau en Afrique, avec 1641 km, et le second en Afrique de l’Ouest, est d’une importance vitale pour son bassin. Irrigation, barrages, pêche, approvisionnement des villes en eau… Il est géré depuis 1972 de manière collective par les pays qu’il traverse, Guinée, Mali, Sénégal et Mauritanie, via l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS). Entretien avec Kabiné Komara, son Haut commissaire, un ressortissant guinéen.

© Olivier LEMETTAIS
© Olivier LEMETTAIS

Quel est l’impact du changement climatique sur le bassin dont vous avez la charge ?

Les pluies baissent d’année en année et sont très irrégulières, abondantes ou insuffisantes. La seule solution consiste à stocker l’eau et faire en sorte que son utilisation soit plus rationnelle. L’adaptation au changement climatique implique que nous contrôlions 90 % de l’eau du fleuve, contre 50 % aujourd’hui.

Un impératif d’autant plus important que la sécurité alimentaire de nos populations en dépend. Dans notre région, le taux d’efficacité de l’irrigation dépasse rarement 20 %. Autrement dit, 80 % de l’eau pompée pour irriguer les champs est perdue en cours de route.

Etes-vous bien outillé pour le faire ?

Pour mémoire, l’OMVS est née dans la douleur en mars 1972, en réaction, déjà, aux changements climatiques ressentis lors de la grande sécheresse qui a dévasté toute la vallée du fleuve. Le bétail se mourait, les champs n’étaient plus irrigués et l’eau salée a remonté de l’Atlantique vers les terres, à l’embouchure du fleuve dans la région de Saint-Louis du Sénégal.

Les pays concernés, Mali, Mauritanie et Sénégal se sont réunis, rejoints par la Guinée en 2006, pour créer cette organisation et gérer la ressource aquatique de manière unique au monde. L’ensemble du fleuve et tout ouvrage construit sur le cours d’eau sont la propriété commune des Etats, avec le partage des coûts comme des revenus tirés des barrages, par exemple. L’OMVS gère l’eau à partir de ses usages et non des pays. Les agriculteurs se réunissent, de même que les éleveurs, les pêcheurs et les opérateurs électriques, pour établir un programme autour du partage de la ressource et prendre les décisions par consensus.

Notre mode de gestion concertée nous a valu d’être classés en août 2015 en tête du « quotient mondial de coopération en ressources en eau transfrontalières », établi par le Strategic Foresight Group, un think tank international basé à Bombay, dans un rapport qui passe en revue 84 organismes de gestion de bassin fluvial.

Nos quatre pays ont été les premiers à alerter sur les changements climatiques et à introduire ces contraintes dans leurs programmes de développement. Tous les pays du continent ont créé un Réseau africain des organismes de bassin (RAOB), dont nous assurons le secrétariat technique permanent dans nos locaux à Dakar.

Quels plans d’actions avez-vous mis en œuvre ?

Nos premières actions ont consisté à construire des barrages, d’abord à Diama en 1986, à 30 km de l’embouchure du fleuve, afin de stopper les remontées d’eaux salines et de stocker 500 millions de mètres cubes d’eau, qui servent à l’irrigation de 200 000 hectares de terres arables. Les villes de Nouakchott et de Dakar sont respectivement approvisionnées en eau à 100 % et 50 % à partir de ce barrage.

Un autre ouvrage a été érigé en 1988 à 1 000 km de l’embouchure du fleuve, en territoire malien. Le barrage de Manantali permet de stocker 11,5 milliards de mètres cubes d’eau, de régulariser le débit du fleuve et de produire de l’énergie avec une centrale de 200 MW mise en service en 2001 et un réseau de 1700 km qui relie les Etats. Nous allons développer de nouveaux barrages en Guinée, à Koukoutamba et Gourbassi, pour générer 750 MW d’hydro-électricité. Notre réseau interconnecté de distribution d’électricité va atteindre 4000 km. Il nous permettra de nous positionner comme producteurs d’énergie entre le Nord et le Sud de l’Afrique.

Nous allons par ailleurs rendre le fleuve navigable, via un chenal, de son embouchure de Saint-Louis du Sénégal sur 905 km jusqu’au port fluvial d’Ambidédi, une localité distante de 40 km de la ville de Kayes, afin de doter le Mali d’un débouché maritime. Des ports fluviaux seront construits d’ici 2017, à Saint-Louis et au Mali, avec des escales fluviales. Ce projet de 200 millions de dollars va permettre de stimuler l’agriculture, la pêche et le transport de produits miniers depuis le Mali.

Quels sont les enjeux environnementaux pour l’OMVS ?

Nous devons lutter contre la prolifération du Typha, une plante aquatique envahissante à l’embouchure du fleuve, et surtout, protéger le massif montagneux du Fouta Djallon, en Guinée, où le fleuve prend sa source, comme le Niger, la Gambie et d’autres rivières. Ce château d’eau de l’Afrique de l’Ouest est vital pour 200 millions de personnes dans notre sous-région. Il nous faut donc lutter contre la déforestation et les feux de brousse. Nous avons lancé en 2014 un Observatoire des massifs du Fouta Djallon avec la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), avec le soutien de la Banque africaine de développement (BAD) et de l’Union africaine (UA).

 

Avez-vous les moyens de vos politiques ?

Nous sommes financés par les Etats membres et la Société de gestion de l’électricité de Manantali (Sogem), qui engrange des bénéfices. Les Etats empruntent à l’étranger et rétrocèdent les prêts à nos trois sociétés autonomes, qui les remboursent. Nous avons aussi une société de gestion de l’eau (Soged) et une société de navigation (Sogenav).

Nous sommes en train de mettre en place un mode de répartition des recettes de la société d’électricité, la seule qui soit bénéficiaire à ce jour. Notre programme, à hauteur de 4 milliards de dollars sur les cinq prochaines années, comprend l’extension de notre réseau électrique, la construction de quatre ouvrages hydroélectriques de 750 MW, le projet de navigation et le développement agricole, qui vise à promouvoir des techniques plus économes en eau.

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