Brice Lalonde
Brice Lalonde

Propos recueillis par Armand Rioust de Largentaye, chargé de mission au département de la Stratégie de l’Agence Française de Développement.

Pour une écologie planétaire

Quatre décennies après vos engagements de jeunesse et la première conférence mondiale sur l’environnement à Stockholm en 1972, où en est-on ?

Ce qui frappe, c’est le fait que depuis 1972, la population mondiale a presque doublé. Les questions qui se posaient à l’époque ne se posaient en fait qu’à une certaine partie du monde : les États-Unis, l’Europe et le Japon. Ces questions se posent désormais non seulement avec une acuité beaucoup plus grande, mais également à une plus grande échelle, à tous les pays émergents.

En 1969, l’expédition Apollo et les premiers pas sur la Lune ont été révélateurs pour moi. J’ai été émerveillé tout d’un coup par la beauté et la singularité de la planète Terre. Et les cosmonautes qui sont redescendus de toutes les expéditions Apollo  nous ont averti qu’il fallait faire attention. On voyait les marées noires d’en haut. On voyait la fumée des défrichements.

Il m’a ainsi toujours semblé que l’écologie était une question planétaire. Ce n’est pas une question d’environnement local, immédiat. L’idée que les grands équilibres de la biosphère puissent dépendre de l’action humaine est complètement nouvelle. Cela réclame en conséquence d’inventer des institutions et des comportements nouveaux. Les questions de la planète réclament un forum où l’humanité se met d’accord sur un certain nombre de biens communs essentiels. « Il m’a ainsi toujours semblé que l’écologie était une question planétaire. Ce n’est pas une question d’environnement local, immédiat. »

Comment les Nations unies sont-elles impliquées dans ces questions ?

Les Nations unies ont été créées pour permettre aux États de traiter leurs affaires entre eux, et pour prévenir la guerre. On a ensuite greffé à cette gouvernance mondiale les affaires humanitaires et le développement. Mais les questions planétaires échappent pour l’instant à ce forum parce que les États sont là pour défendre leurs intérêts et il est très difficile de créer des lieux et des procédures pour discuter des biens communs.

Pour prendre l’exemple du Sommet de la Terre de Rio de Janeiro en 1992, on a pu constater combien il est difficile d’avancer sur des sujets aussi fondamentaux que les océans, le climat, la biodiversité, et même la  désertification . Tout simplement parce qu’on ne connait pas les limites de ce que peut supporter la Terre et parce qu’on ne sait pas partager les biens communs. À 193 pays, tous différents, et sans connaître les limites, il est très difficile d’effectuer un partage équitable des ressources. C’est donc une question qui demeure ouverte et les forums internationaux sont là pour  tenter de la traiter  au mieux, en commun.

La même question  des limites se pose pour l’économie : existe-t-il des limites à la croissance ? Pour moi, une personne qui en parle de manière satisfaisante est Edgar Morin. Pour lui en effet, il y a des choses qui doivent croître et des choses qui doivent décroître. C’est simple, pertinent, et nous montre que nous devons faire le tri.

Si les institutions internationales s’efforcent de gérer au mieux ces biens communs, elles restent désemparées devant la complexité de l’économie et, a fortiori, du développement durable. Certes, il y a eu Bretton Woods mais j’observe aujourd’hui que la BNDES, la Banque nationale de développement économique et social du Brésil, dépense plus d’argent que la Banque mondiale. Le monde a changé. La coopération Sud-Sud se développe sans suivre les règles que  les pays développés cherchent à se donner  avec l’efficacité de l’aide etc. La gouvernance économique mondiale ? Est-ce que ça existe ?  Il n’y a même pas de consensus sur la compréhension de l’économie.

Comment voyez-vous en particulier la difficulté d’arriver au développement durable ?

J’aurais voulu que Rio+20 enclenche un processus similaire à ceux du GATT et de l’OMC, avec des rounds de négociations s’étalant sur une vingtaine d’années. Le développement durable, ou la transition vers ce modèle, est une affaire complexe qui ne se résout pas en un jour. Réformer les transports, l’agriculture, les villes, la consommation pose des questions concrètes qui devraient être abordées dans des rounds de négociations ou de discussions. Car on ne sait pas pour l’instant comment faire pour réussir la transition, et notamment se passer de brûler du carbone. Tout le développement humain, démographique et économique de ces trois derniers siècles est fondé sur la combustion des hydrocarbures comme source d’énergie et, bien sûr, aux progrès du savoir.

L’autre idée, c’est l’invention d’une forme de gouvernance mondiale. Comment fait-on pour améliorer sans arrêt les performances des États ? Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il n’y a que l’Union européenne qui ait tenté en quelque sorte une expérience de supranationalité. Et donc c’est une expérience inestimable.

D’un côté, les scientifiques pressent la marche : le temps est compté. De l’autre, il est difficile d’accoucher d’un accord entre 193 pays qui n’ont pas la même perception des choses ni le même état de développement. Certains pays tirent leur épingle du jeu : ils veulent le développement et laisser le problème de l’environnement mondial aux autres.

En 1992, il n’y avait pas la même géopolitique qu’aujourd’hui. La Chine, l’Inde, le Brésil n’étaient pas encore considérés comme des concurrents par les pays développés. La première  convention cadre sur le climat  a pu être négociée en très peu de temps ! Et négocier aujourd’hui est d’autant plus difficile qu’on trouve toujours du pétrole et des hydrocarbures.

Aux débuts de l’OPEP, le cheikh Yamani disait que « l’âge de pierre ne s’était pas arrêté faute de pierres ».  Il pensait  que l’âge du pétrole ne s’arrêterait pas  à cause d’une pénurie de pétrole. Ce serait une décision où  les économies auraient  intérêt à passer à autre chose. C’est cependant  difficile de passer à un autre mode de développement alors même que les ressources fossiles ne sont pas épuisées. Et c’est ce qui rend la décision si difficile à prendre. Il est donc essentiel que le politique s’engage à consacrer les revenus des hydrocarbures à la préparation du prochain système énergétique.

Comment parvenir à une décision internationale ?

Ces rassemblements  créent progressivement un sentiment de civisme planétaire, un corps de diplomates planétaires, un corps d’experts planétaires qui prennent l’habitude de se réunir, qui se connaissent et qui, au bout du compte, créent au sein de leurs propres États nationaux des institutions planétaires. La Direction du bien commun ou des biens publics mondiaux s’est concrétisée aux États-Unis par le sous secrétariat aux affaires mondiales (Under-secretary for Global Affairs). Des structures adaptées aux questions mondiales se créent au sein des ministères nationaux concernés, avec plus ou moins d’efficacité.

Mais ce civisme planétaire ne se traduit pas uniquement dans les institutions internationales. Il existe également une opinion publique mondiale, plutôt de langue anglaise. Elle est structurée autour des grandes ONG, des think-tanks. Cette opinion mondiale agit comme un véritable contre-pouvoir, rôle qui n’est pas si différent de celui de la presse au 19e siècle. Les progrès techniques, technologiques, la réduction du temps de travail, l’augmentation des revenus liés au travail permettent à beaucoup de citoyens du monde de s’intéresser, de suivre et d’intervenir sur ces questions mondiales.

Les États restent il est vrai avant tout les décideurs de leur propre politique. Comment peuvent-ils œuvrer efficacement à l’élaboration de politiques internationales ?

Lorsque 193 États se mettent d’accord à l’assemblée générale des Nations unies, l’accord acquiert une forte légitimité. Mais effectivement, pour obtenir un tel accord, il faut un groupe de pays qui va de l’avant et qui montre l’exemple. Au Nations unies, la vertu de l’exemple est capitale.

Ainsi les pays nordiques sont influents. Ils consacrent tous 0,7 % de leur PIB à l’aide au développement. Ils luttent contre le changement climatique. Ils maintiennent un modèle social enviable.  Indéniablement, ces pays ont une éthique..

Dans les négociations internationales on trouve aussi beaucoup d’États insulaires qui  veulent être pionniers dans le développement durable, et qui interpellent les autres participants. Ces États sont inquiets pour  leur avenir, surtout ceux qui n’ont pas de relief (les atolls du Pacifique et de l’océan Indien par exemple). Ils sont aussi inquiets de leur dépendance économique et cherchent à se développer avec les énergies renouvelables, en étant économes de leurs propres ressources.  Singapour, en plus d’être actif dans les négociations, mène une politique de l’eau révolutionnaire. Les pays à revenu moyen, comme on les appelle, sortent aussi du lot. La Thaïlande la Colombie, le Chili sont de plus en plus actifs. Ces pays, nouveaux acteurs du 21e siècle, sont indépendants du modèle géopolitique du 20e siècle.

Au G77, on assiste à un éclatement sur ces sujets. Et en effet, ce n’est pas parce que deux pays sont en voie de développement qu’ils partagent les mêmes intérêts. Les intérêts des pays émergents du G77, comme la Chine ou le Brésil, se rapprochent aujourd’hui des intérêts des pays développés.

Qu’est ce que la conférence Rio+20 a révélé de ce point de vue sur les Objectifs de développement durable (ODD) ?

Elle a certainement montré le volontarisme du Brésil, évidemment  très actif durant cette conférence,  Il a ainsi réduit significativement la déforestation, ce qui a demandé un grand effort  et un changement culturel en quelque sorte.  Au milieu du 20e siècle, les militaires brésiliens  encourageaient le déboisement  pour occuper  l’Amazonie faisant du défricheur un héros national.

Le changement de mentalité est venu des grands centres urbains et de São Paulo en particulier. Les supermarchés ont commencé à boycotter la viande provenant de l’État du Pará, car cet État défrichait. Imaginons un instant que Carrefour décide de boycotter la viande de Corrèze.

Les objectifs de développement durable sont de mon point de vue la principale décision de Rio+20 et une innovation dans le système des Nations unies, car vouloir des objectifs pour l’humanité tout entière, c’est du jamais vu. Jusqu’à maintenant, les Nations unies  ont plus été tournées vers la lutte contre la pauvreté ou vers les flux de financement  destinés au développement des pays pauvres que préoccupées par le développement de l’humanité dans son intégralité.

Cela signifie qu’il ne faut pas seulement aider les peuples qui en sont privés à avoir accès à l’énergie et à l’eau, il faut aussi demander aux peuples qui en gaspillent  trop de modifier leurs comportements. C’est difficile et c’est innovant.

À Rio+20, le constat a été fait que la pauvreté avait reculé dans le monde. C’est maintenant quelque chose que les États savent faire. Mais si la réduction de la pauvreté demeure l’ objectif majeur aux Nations unies, qu’en sera-t-il dans vingt  ans ? Il faudra alors apprendre à vivre sans détruire les ressources de la planète, ce qu’on ne sait pas faire actuellement. Il faut donc contribuer au développement durable , étudier de nouvelles pistes de financement…Rio+20 a d’ailleurs décidé qu’un groupe travaillerait sur ce sujet dans le but d’actualiser le regard porté sur le développement et son financement, de moderniser justement cette contribution au développement.

Et ces nouvelles pistes permettront, je l’espère, à certains États faillis comme l’Afghanistan, laissés pour compte même par les bailleurs internationaux, qui leur préfèrent les pays capables de rembourser, de se redresser.

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