La superficie des forêts primaires n’a cessé de reculer durant les vingt dernières années. Directrice de recherche au sein de Global Forest Watch, Elizabeth Dow Goldman dresse un état des lieux de la situation des forêts primaires à travers le monde.

Forest in Bali, Indonesia. Photo PxHere
Forest in Bali, Indonesia. Photo PxHere

Selon les données satellitaires de l’Université du Maryland publiées par Global Forest Watch, en 2019 la planète a encore perdu quelque 3,8 millions d’hectares de forêts primaires tropicales. Soit l’équivalent d’un terrain de football englouti toutes les 6 secondes pendant un an. Et la pandémie de coronavirus fait peser de nouvelles menaces sur nos forêts dans un avenir proche.

 

Ces dernières années, vos travaux se sont concentrés sur les forêts primaires tropicales. Pourquoi sont-elles si importantes à vos yeux ?

Les forêts primaires constituent des zones qui, durant la période récente, n’ont pas été perturbées par l’activité humaine ou d’autres phénomènes naturels. À ce titre, elles tendent à jouer un rôle clé pour la séquestration et le stockage du carbone. De plus, comme elles abritent un très grand nombre d’espèces, elles revêtent une grande importance en matière de préservation de la biodiversité. Lorsqu’une forêt primaire perd du terrain, il lui faut énormément de temps pour se reconstituer. Selon certaines études, plusieurs centaines d’années seraient ainsi nécessaires pour qu’une forêt retrouve son caractère primaire, selon la région. À l’échelle d’une vie humaine, c’est comme si elle avait disparu.

L’étude de la forêt primaire nous permet aussi de découvrir des régions où celle-ci est en net recul. Or ce ne devrait pas être le cas, ou à tout le moins cela devrait nous alerter. Il faut toutefois préciser que les données issues des images satellite qui révèlent une perte de couverture forestière peuvent inclure la création de plantations ou la gestion de forêts. Ce qui est prévisible et n’a rien d’alarmant en soi.

 

L’année 2019 a vu les forêts primaires reculer de manière significative. Quelle est la tendance de fond ?

Rien qu’en 2019, nous avons perdu environ 3,8 millions d’hectares de forêt primaire tropicale. Au fil des ans, ce recul reste élevé dans l’ensemble des zones tropicales. Hélas, nous ne constatons pas le ralentissement escompté au vu des promesses, des efforts et des discussions qui ont eu lieu ces dernières années pour tenter d’endiguer la déforestation. Ainsi c sont environ 1,8 gigatonnes d’émissions de dioxyde de carbone qui sont rejetées dans l’atmosphère en raison du recul des forêts primaires rien qu’en 2019. Ce chiffre correspond à lui seul au rejet d’émissions de 400 millions de voitures.

 

Quelles sont les principales causes de la déforestation aujourd’hui ?

Cela dépend beaucoup de la région. En Amérique latine, la déforestation est avant tout liée à la fabrication de biens usuels, ainsi qu’à la production massive de soja et de bœuf. En Afrique centrale, l’agriculture itinérante, un type de rotation des cultures, occupe une place prépondérante. Il s’agit souvent d’une agriculture de subsistance : les agriculteurs cherchent simplement à couvrir leurs besoins alimentaires et ceux de leurs proches. Enfin, en Indonésie, les principales causes de la déforestation sont la fabrication de biens, les plantations de palmiers à huile et la production de bois.

 

 

Il convient de distinguer le recul de la couverture forestière dû à l’enrichissement de sociétés ou de groupes criminels et celui induit par les habitants qui dépendent de la forêt pour se nourrir ou qui l’utilisent comme un filet de protection sociale. Dans ce cas précis, il est possible d’agir en créant des emplois ou en allouant des fonds aux populations, par exemple, afin de juguler la déforestation.

Y a-t-il des raisons d’être inquiets des répercussions que la pandémie de Covid-19 pourrait avoir sur les forêts en 2020 ?

Très certainement, mais il est encore trop tôt pour établir une estimation chiffrée. À court terme, nous risquons de constater un certain laxisme. Il sera plus difficile de surveiller la déforestation et de réagir rapidement en raison des restrictions de déplacement imposées ou à cause de la réduction des effectifs de personnel chargé habituellement de cette mission. Nous sommes aussi inquiets de l’impact sur la prévention et l’atténuation des risques d’incendies, car cette pollution atmosphérique supplémentaire pourrait aggraver les symptômes de la pandémie de Covid.

Tout ceci souligne l’importance que revêtent les communautés indigènes qui dépendent de la forêt et vivent au sein de ces écosystèmes ou à proximité. Ces communautés vont continuer de jouer un rôle capital dans la protection des forêts. En temps normal déjà, elles contribuent de manière très efficace à défendre leur milieu de vie naturel contre la déforestation. Il est donc tout à fait primordial qu’elles disposent de droits pour continuer de protéger leurs terres.

La crise risque-t-elle affecter les forêts primaires à long terme ?

Celles-ci pourraient souffrir de l’assouplissement des mesures de protection de l’environnement au nom de la reprise économique. C’est ce qui est arrivé en Indonésie lors de la crise financière en Asie. Cependant, des signaux encourageants portent à croire que cette situation ne va pas se reproduire en Indonésie. Nous avons appris que le ministère de l’Environnement et des Forêts s’était opposé à une initiative du ministère du Commerce visant à suspendre le programme de certification du bois. Ce dernier souhaitait doper les exportations de bois pour accélérer la reprise économique, mais cette initiative a été stoppée. Cet épisode en Indonésie apparaît tout à la fois comme un signe positif mais aussi comme un exemple inquiétant de tentative de remise en question d’une réglementation très importante.

 

Interview réalisée par Flora Trouilloud (ID4D)

 

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