À Dakar, les habitant·e·s se mobilisent pour améliorer leur habitat et leur quartier sinistrés par des inondations grâce au fonds rotatif de la Fédération sénégalaise des habitants. Une initiative solidaire qui invite à repenser le rôle des acteurs, le financement et la gestion du développement urbain au niveau local.

Etat des lieux par l’ONG UrbaSen dans la banlieue de Dakar. Photo © Béa Varnai (2018)
Etat des lieux par l’ONG UrbaSen dans la banlieue de Dakar. Photo © Béa Varnai (2018)

Se regrouper pour épargner et mener des activités collectives génératrices de revenus est une pratique commune au Sénégal et, plus généralement, en Afrique de l’Ouest. Connue sous le nom de tontine, elle consiste à cotiser dans une caisse commune gérée par un groupe de personnes issues le plus souvent du même quartier. Les montants ainsi épargnés sont confiés à tour de rôle à chacun·e des membres du groupe. Ces groupes d’épargne majoritairement composés de femmes contribuent à la petite économie des familles. Ils sont aussi des vecteurs de solidarité et d’entraide, favorisent la circulation de l’information et constituent un réseau de formation et d’apprentissage entre personnes d’une même communauté.

 

 

La caisse d’épargne, groupe PENC, membre de la Fédération sénégalaise des habitants (Djiddah Thiaroye Kao, Pikine). Photo Bea Varnai (2018)

 

La Fédération sénégalaise des habitants (FSH) s’appuie sur cette pratique des tontines en faveur de la réhabilitation urbaine. Elle a été créée en 2014 afin de rassembler les groupes d’épargne existants au sein de l’une des communes de la banlieue de Dakar (Djiddah Thiaroye Kao). Elle a ensuite intégré les groupes de toute la banlieue et d’autres régions du pays. Sa création a été impulsée par des responsables communautaires et des professionnels de l’urbain de Dakar et de Suisse. Elle a également été inspirée par les expériences du réseau Slum Dwellers International (SDI).

La FSH regroupe aujourd’hui 370 groupes d’épargne, soit environ 8 000 personnes, dont la quasi-totalité (95 %) sont des femmes. Ses membres sont les habitant·e·s des quartiers précaires d’une quinzaine de communes de la banlieue de Dakar. Exclus du système bancaire formel, ils sont confrontés à un défi de taille : la réhabilitation de leur habitat, sensible aux inondations récurrentes. La FSH représente pour ces habitant·e·s un moyen de mutualiser l’épargne et d’augmenter leur capacité d’agir.

 

 

Habitat sinistré par les inondations, Médina Gounass, à Guédiawaye (nord de Dakar). Photo de Bea Varnai (2019)

 

Fonds urbains citoyens : un pot commun solidaire, autogéré et pérenne

Le fonds rotatif pour l’amélioration de l’habitat de la FSH a été créé en 2015 afin d’apporter des réponses au manque d’accès à des financements abordables. Le fonds sénégalais trouve son inspiration dans les fonds urbains citoyens (urban poor funds) mis en place par certaines fédérations membres du réseau SDI. Ces fonds urbains citoyens sont autogérés par les habitant·e·s avec l’appui technique de leurs ONG partenaires. Ils permettent de financer l’amélioration des quartiers populaires, l’achat du foncier et l’autopromotion de l’habitat. En sus de permettre aux habitant·e·s de prendre en main le développement de leur quartier, ils servent également à porter un plaidoyer auprès des autorités publiques.

Au Sénégal, le fonds rotatif est doté par la coopération suisse et française et les subventions de la Fondation Abbé Pierre (environ 350 000 euros). Les groupes d’épargne membres de la FSH contribuent également financièrement au fonds, à raison de 5 000 francs CFA (environ 7,50 euros) par groupe et mois et avec une épargne habitat individuelle et volontaire (environ 78 000 euros). Grâce à l’ensemble de ces contributions et dotations, ainsi que grâce aux intérêts sur les prêts octroyés, le fonds rotatif représente aujourd’hui un volume de 300 millions de francs CFA (environ 450 000 euros).

 

 

Les membres de la fédération peuvent emprunter la somme nécessaire à l’amélioration progressive de leur habitat, dans la limite de 1 million de francs CFA par financement (environ 1 500 euros). Chaque ménage bénéficiant d’un prêt est accompagné par l’ONG urbaSEN dans le diagnostic de son habitat, le suivi et la réception de son chantier de réhabilitation. Les prêts sont remboursés sur une durée de 20 mois avec un taux d’intérêt effectif de 5 %, dont 2 % reviennent au fonds, 1 % à urbaSEN, 1 % au groupe d’épargne auquel appartient le ménage bénéficiaire du prêt et 1 % à la FSH.

 

Illustration du fonctionnement du fonds rotatif de la FSH. Gwenlande Piriou (2018)

 

 

Le fonds rotatif constitue ainsi le « pot commun » de la FSH. Contrairement aux mécanismes habituels de microfinance, ici, ce sont les habitant·e·s qui définissent les conditions d’accès aux financements et la priorisation de leurs besoins. Pour cela, le fonds s’appuie sur la solidarité à l’échelle du groupe d’épargne qui se porte collectivement responsable du prêt accordé à son membre. Le fonds a pour vocation d’être pérenne, de par son caractère rotatif : le remboursement des uns permet, à tour de rôle, le financement des projets d’amélioration de l’habitat des autres. Chaque franc CFA investi est ainsi valorisé à plusieurs reprises et alimente le fonds sur le long terme.

Depuis 2015, l’existence du fonds rotatif a ainsi permis de réhabiliter 520 maisons et d’améliorer sensiblement le cadre de vie de plus de 5 000 personnes dans la banlieue de Dakar grâce à la démarche intégrale de l’amélioration de l’habitat promue par urbaSEN. Cette démarche repose sur la mobilisation sociale, la collecte et la maîtrise de données spatiales et socio-économiques, l’appui technique et le plaidoyer auprès des autorités locales.

 

À Dakar, la production des villes par et pour les habitant·e·s

Au-delà de l’amélioration de leur habitat, les pratiques d’entraide et de gouvernance collective impulsée par la FSH autour du fonds rotatif renforcent l’émancipation collective des ménages précarisés des banlieues dakaroises. La FSH est porteuse non seulement d’un outil de financement solidaire et abordable, mais aussi d’une vision du développement fondée sur l’augmentation du pouvoir d’agir des habitant·e·s. Les membres de la FSH construisent une vision pour bâtir durablement leur quartier, basée sur une gestion solidaire, communautaire et non spéculative du foncier.

Ce saut qualitatif requiert d’articuler la démarche citoyenne en cours, l’appui des acteurs de la solidarité internationale et l’action publique locale et nationale. Un premier pas dans ce sens a été franchi : grâce à la facilité d’innovation sectorielle (FISONG) de l’AFD, le fonctionnement du fonds rotatif a été élargi à la coconception et au cofinancement d’aménagements collectifs et de requalification de l’espace public (puisards, grilles avaloires, pavage drainant, aménagements paysagers favorisant l’infiltration des eaux de pluie). Ce projet vise à améliorer la gestion intégrée des inondations dans la banlieue de Dakar, en articulation avec les maîtrises d’ouvrages publiques.

Des financements plus importants devront être mobilisés pour transformer cette expérience locale de finance citoyenne en un outil de développement urbain à plus grande échelle. Les acteurs de la coopération internationale ont un rôle fondamental à jouer dans la promotion de ce type d’outils, notamment pour favoriser leur institutionnalisation et plaider pour leur articulation avec l’action publique. Tant pour les acteurs de la coopération internationale que pour les autorités locales et nationales, appuyer des fonds urbains citoyens signifie investir directement auprès des communautés précarisées et pérenniser les investissements réalisés.

L’expérience sénégalaise, ainsi que bien d’autres exemples de fonds urbains citoyens développés par les membres de SDI, ont démontré leur pertinence à différentes échelles. Ils nous invitent à repenser les modes de gestion et de financement du développement urbain Nord-Sud, mais aussi Sud-Sud, voire Sud-Nord, pour favoriser la production de villes plus durables et inclusives, par et pour les habitant·e·s.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

 

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