La persistance en Afrique de la fistule obstétricale, une maladie évitable, motive un nouvel élan régional pour prévenir, mais aussi traiter et réinsérer les femmes qui en souffrent.

Dans un hôpital de Maradi (sud du Niger), en juillet 2008. Une femme qui a récemment accouché et qui souffre de la fistule obstétricale attend d’être reçue par un médecin pour une éventuelle opération. Photo : MUSTAFA OZER / AFP
Dans un hôpital de Maradi (sud du Niger), en juillet 2008. Une femme qui a récemment accouché et qui souffre de la fistule obstétricale attend d’être reçue par un médecin pour une éventuelle opération. Photo : MUSTAFA OZER / AFP

C’est un sujet difficile dont personne, idéalement, ne devrait plus entendre parler. La fistule obstétricale, avec plus de 30 000 nouveaux cas par an estimés en Afrique de l’Ouest et du centre, sur lesquels seulement 3 000 sont traités, reste un enjeu de santé publique lancinant et une question de dignité humaine.

 

Un drame sanitaire mais aussi social pour les femmes

Cette pathologie, souvent opérée dans son hôpital de Panzi par le célèbre professeur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, désigne la perforation de la paroi vaginale à la suite de viols ou d’accouchements difficiles, faute d’accès aux soins et à la césarienne. Elle se solde par l’écoulement d’urine et de matières fécales pour les patientes non traitées, avec des conséquences qui vont de l’infection à de possibles insuffisances rénales.

Dans le monde, elles sont 2 millions à vivre avec ce mal, dont 600 000 à 1 million de jeunes filles et de femmes en Afrique, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Un drame social s’ensuit, qui se produit en silence. Les patientes sont la plupart du temps rejetées par leur époux, stigmatisées par leur communauté et associées à de prétendus actes de sorcellerie. Souvent, elles sont réduites à vivre dans la honte, l’isolement et une pauvreté aggravée.

 

Une stratégie régionale pour l’Afrique de l’Ouest et du centre

En tant que maladie évitable et tabou d’un autre âge, la fistule obstétricale, qui se traite facilement, doit cesser. Un appel aux donateurs a été lancé par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) à Niamey, le 23 mars 2021, lors d’un forum organisé avec l’épouse du président sortant, Lalla Malika Issoufou, elle-même médecin.

 

 

L’objectif : financer une stratégie régionale regroupant toute une série de partenaires dans 23 pays (ONG, société civile, chefs religieux et traditionnels, agences des Nations unies, Union africaine, communautés régionales et épouses de chefs d’État). Plusieurs de ces épouses de chefs d’État sont venues à Niamey pour s’engager à prévenir, traiter et réinsérer les femmes, en leur donnant les moyens de leur indépendance financière.

 

Les femmes de chefs d’État en première ligne à Niamey

Fatima Maada Bio, l’épouse du président de la Sierra Leone, a fermement condamné le mariage des enfants, qui « ne peut plus être accepté en tant que norme culturelle ». Hinda Déby Itno, du Tchad, a souligné le faible accès à la césarienne et rappelé que de 2012 à 2020, 286 femmes souffrant de fistule obstétricale ont été soignées en moyenne par an, pour un nombre de femmes non prises en charge estimé entre 250 et 750 par an. Les deux centres de traitement du Tchad – l’un situé dans la capitale, N’Djamena, l’autre à Abéché, la deuxième ville du pays – restent difficilement accessibles pour les habitantes des zones rurales.

Aux Comores, a rappelé Ambari Azali, la conjointe du président, seulement 15 % des femmes de 15 à 49 ans connaissent l’existence de la maladie, contre 32 % des 35-49 ans. Selon la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), le Cameroun affiche une prévalence de 20 000 cas, avec 2 000 nouveaux cas par an et 600 femmes soignées depuis 2016.

Lalla Malika Issoufou a, de son côté, évoqué la prévention au Niger, avec une mesure de scolarisation gratuite et obligatoire jusqu’à 16 ans et « la nécessité de défaire les idées reçues sur les mariages précoces ». Au Niger, 500 cas de fistule sont pris en charge chaque année, dans 11 centres où les soins sont gratuits.

 

Objectif : zéro nouveau cas traité d’ici 2030

L’UNFPA a déjà lancé en 2003 dans 55 pays une campagne mondiale contre la fistule qui a permis de soutenir 113 000 réparations chirurgicales. L’objectif de la nouvelle stratégie régionale lancée pour l’Afrique de l’Ouest et du centre porte sur zéro nouveau cas non traité d’ici 2030, et 80 % des anciens cas pris en charge. Beaucoup reste à faire, dans un contexte qui ne semble pas forcément favorable. Une jeune fille sur dix en Afrique de l’Ouest et du centre est en effet mariée avant son quinzième anniversaire, et 42 % des mariages se font avant l’âge de 18 ans. En outre, le nombre de centres prenant la fistule obstétricale en charge va de zéro au Cap-Vert à 16 au Sénégal.

Les réponses à apporter correspondent à plusieurs des missions de l’UNFPA : repousser l’âge de la première grossesse, élargir l’accès aux soins de santé, le rendre universel pour la santé sexuelle et reproductive, convaincre de la nécessité d’accoucher en présence d’une sage-femme.

Une étude d’investissement menée par l’UNFPA estime à 82,6 millions de dollars l’effort régional à faire d’ici 2030, afin de prévenir la fistule dans 42 000 communautés rurales via une approche communautaire. Cette somme servirait aussi à former un professionnel de la santé dans chacune d’entre elles, à faire du mentorat ciblé dans 210 hôpitaux régionaux, mais aussi et surtout à traiter 67 000 femmes et à en réinsérer 54 000.

 

Traiter une patiente coûte 1 500 dollars

Une enquête menée par nos services au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Niger, au Sénégal et au Tchad a montré que les femmes vivent avec ce mal pendant 7,5 ans en moyenne. L’impact financier de la maladie est estimé à 788 dollars par an pour chaque survivante et sa famille (perte de revenus, dépenses en traitements), et à 192 dollars pour le système de santé. Soit un total de 7 350 dollars par femme sur une période de 7,5 ans, à rapporter au coût total du soin de chaque malade, 1 500 dollars.

L’Agence coréenne de coopération internationale (KOICA) donne l’exemple, depuis 2012 en Côte d’Ivoire. Elle s’est attaquée au problème aux côtés des autorités et de l’UNFPA, consacrant 16 millions de dollars à la sensibilisation de l’opinion publique et au traitement chirurgical de 4 770 femmes. Il nous appartient de traiter cette question, à la croisée de plusieurs Objectifs du développement durable (ODD), pour ne laisser « personne en chemin ». Et surtout pas les femmes les plus vulnérables.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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