L’eau douce, un or bleu ? Alors que les ressources hydriques se raréfient, la demande continue de croître et les financiers transforment l’eau en objet de spéculation, une marchandise comme une autre, menaçant les droits humains.

L’accès à l'eau potable est reconnu depuis 2010 comme un droit humain fondamental par les Nations unies. Ici en Éthiopie, une femme récupère l'eau potable d'un robinet dans le village de Wolenchiti pour la ramener à sa famille. Crédit: Anna Dubuis / DFID
L’accès à l'eau potable est reconnu depuis 2010 comme un droit humain fondamental par les Nations unies. Ici en Éthiopie, une femme récupère l'eau potable d'un robinet dans le village de Wolenchiti pour la ramener à sa famille. Crédit: Anna Dubuis / DFID

D’ici 2030, la demande mondiale en eau douce devrait augmenter de 50 %, causant un déficit de 40 % des ressources, selon les Nations unies. Cette augmentation de la demande en eau, corrélée à la croissance démographique, paraît aussi inéluctable que sa raréfaction accélérée par le réchauffement climatique. Les ruraux et les populations les plus vulnérables, dont l’accès à l’eau est moins sécurisé, risquent de pâtir de l’écart entre l’offre et la demande qui en résultera.

Dans ce contexte, l’eau commence à être perçue comme un objet dont la valeur est directement traduisible sur les marchés financiers : un « or bleu » du xxie siècle à accaparer, puiser, traiter et vendre comme le pétrole au xxe siècle, au profit de quelques propriétaires.

 

Financiarisation de l’eau, privatisation du vivant

Transformer une ressource naturelle en un bien financier, c’est d’abord séparer les différents éléments d’un écosystème pour qu’ils fassent l’objet de titres de propriété spécifiques et acquérables. La financiarisation commence par la privatisation des services nationaux d’eau, initiée il y a trente ans en Angleterre par Margaret Thatcher et reprise dans de nombreux pays d’Afrique par la suite.

Si l’eau est depuis longtemps une marchandise via le commerce des eaux minérales en bouteille, le phénomène prend une autre ampleur dans certains pays où l’eau est entrée sur les marchés spéculatifs. En Australie, signale le réalisateur Jérôme Fritel dans sa récente enquête « Main basse sur l’eau », les épisodes de sécheresse sont désormais synonymes de bonnes affaires pour les financiers. Ces derniers ont mis la main sur les systèmes de distribution d’eau, entraînant la faillite des éleveurs incapables de payer le nouveau prix de cet or bleu pourtant indispensable à leur activité et à l’alimentation des populations.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les démarches de financiarisation de l’eau déjà actées de par le monde bénéficient souvent de l’assentiment de certains groupes écologistes. La raison ? Selon ces groupes, en quantifiant la rareté d’une ressource naturelle malmenée, la marchandisation de l’eau inciterait à une consommation plus raisonnée de cette ressource.

 

 

« Il faut faire payer aux gens le véritable prix de l’eau pour qu’ils réalisent que chaque fois qu’ils en boivent une gorgée, il y a un coût. […] Comment les convaincre de réduire leur consommation si vous leur donnez gratuitement ? », argue ainsi Willem Buiter, conseiller économique spécial pour Citigroup, devant la caméra de Jérôme Fritel.

Dans le même temps, seuls 3 % de l’eau utilisée dans le monde sont recyclés, et plus de 80 % des eaux usées résultant des activités humaines sont déversées dans les rivières ou dans la mer sans aucune forme de dépollution.

 

Financiarisation, péril sur le droit à l’eau

L’accès à une eau potable, salubre et propre est reconnu depuis 2010 comme un droit humain fondamental « essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme » par les Nations unies. L’eau est le socle sur lequel reposent d’autres droits fondamentaux, de l’alimentation à la santé, en passant par l’égalité de genre. Sa financiarisation non réglementée accentue les inégalités mondiales et met en péril la survie et la subsistance des populations vivant dans les régions déjà particulièrement vulnérables au stress hydrique, tels le Sahel, l’Afrique de l’Ouest, le nord de l’Australie ou encore l’Amérique centrale.

Disponibles pour les plus fortunés, les ressources mondiales en eau, jusqu’alors considérées comme un bien commun de l’humanité, renforceraient les monopoles qui existent déjà dans le commerce des semences agricoles, plaçant les éléments essentiels à la survie des populations entre les mains de quelques-uns. Pour la militante Maude Barlow, récipiendaire du prix Nobel alternatif en 2005 pour son travail en faveur de la reconnaissance du droit à l’eau, « les crises écologiques et de droits humains doivent être combattues avec de bons services publics. Nous devons prendre soin de l’eau, arrêter son exploitation et son extraction incontrôlée, arrêter de polluer les ressources et garantir le droit d’accès à une eau propre à toutes et tous. Cela ne pourra pas se produire si les multinationales continuent de contrôler les ressources en eau ».

 

Bien commun, gestion publique

Mais, comme le souligne Catarina de Albuquerque, ancienne rapporteuse spéciale des Nations unies pour le droit à l’eau et l’assainissement, le maintien des ressources hydriques dans le domaine public ne suffira pas à enrayer la crise mondiale de l’eau. Pour elle, la gouvernance de ce bien commun doit être plus concertée et efficace, et faire l’objet d’une attention accrue des décideurs : « Le déficit de bonnes politiques publiques est parfois dû à un manque de connaissance ou de compétence des gouvernements » sur un sujet peu porteur dans les urnes. Pourtant, pour les Nations unies, 2018 à 2028 est la « Décennie de l’eau ». Un moment charnière durant lequel gouvernements et citoyens auront à faire un choix : monnayer, ou non, ce droit à la vie.

 

 

Les opinions exprimées dans ce blog sont celles des auteurs et ne reflètent pas forcément la position officielle de leur institution ni celle de l’AFD.

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